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 Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.

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Esteban Luz-Descalzo
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Dim 28 Aoû - 17:02

Karl avait rapidement réussi à retrouver, au moins en apparence, le flegme qui le caractérisait si bien. A l'intérieur, il bouillait toujours. Il était affreusement inquiet pour Esteban, dont l'état lamentable atteignait des proportions effarantes. Pour ne rien aider, la tante du concerné semblait décidée à profiter de l'agacement qu'elle avait probablement perçu chez lui pour le titiller et voir jusqu'où elle pouvait le mener, ou le forcer à se livrer. Le jeune homme, au contraire de son meilleur ami, était très doué pour ce qui était de deviner les intentions des autres, cachées ou non. Il avait de très nombreuses raisons de prendre sur lui : d'une part l'urgence, c'était Esteban. Ce n'était donc absolument pas le moment pour eux de se focaliser sur autre chose, surtout d'aussi futile. D'autre part, l'étudiant n'avait pas l'intention de laisser la Selva Moreno jouer avec lui. Si ce genre de stratagèmes marchait extrêmement bien sur son neveu, la personnalité de Karl était aux antipodes de celle d'Esteban dès lors qu'il était question de stimuler leur agacement et de les pousser au vice. Là ou l'un fonçait à chaud dans le piège sans même se rendre compte du précipice au dessus duquel il courait, l'autre préférait s'asseoir au bord et le narguer en silence.

Les yeux gris du garçon tournèrent lentement pour se ficher dans ceux de son interlocutrice. Il était devenu impossible de rien y lire d'autre qu'un pétillement froid. Trop réfrigéré pour être de la malice. Trop effervescent pour correspondre à de la colère ou de la réprobation. Un rictus au coin de la lèvre, Karl n'ajouta rien. Il avait parfaitement perçu l'ironie que Luisa avait injecté dans sa dernière déclaration, comme il avait trop entendu parler d'elle pour ignorer que sa "force de caractère", jugée particulière, pour ne pas dire exceptionnelle, aurait difficilement pu être en quantité insuffisante.

Néanmoins, lui non plus n'était pas en manque, bien que sa propre volonté se manifestât de façon parfaitement différente. Luisa l'ignorait mais elle avait soulevé un sujet pertinent. Karl était passé par un parcours légèrement similaire, à cela près qu'il avait depuis le début eu la certitude d'être chez la bonne personne. Il lui av ait fallu quitter le penthouse sans laisser de traces ni prendre le temps d'espionner Esteban pour vérifier comment il allait. Il lui avait fallu partir aussi vite qu'il était arrivé, et ça n'avait pas été une décision facile. Si la situation avait été différente, Karl aurait probablement essayé de prendre l'avantage de la joute (non) verbale en tirant partie des nombreuses informations qu'il avait et qui manquaient à la tante d'Esteban concernant les actions qui avaient été entreprises pour le retrouver ces dernières semaines.

Avant de pouvoir se permettre tant de légèreté, il allait falloir qu'ils trouvent le moyen de retaper dans tous les sens du terme un nouveau-né vampire perdu, suicidaire, et cerise sur le gâteau, complètement assoiffé. Autant dire qu'il avaient du pain sur la planche. C'était le moment d'être réactif : Esteban était en train de s'éveiller.

Suite à une très longue transition qui permit au jeune homme de s'extirper du sommeil, de se souvenir de ce qui venait de se passer, de prendre conscience de ce qui avait lieu maintenant, et de retrouver un fonctionnement "vital" minimal, la panique tristement anticipée par les autres protagonistes prit le contrôle des actions d'Esteban. Il planta ses dents dans le bras du sofa pour éviter de le faire ailleurs, et il essaya tant bien que mal de se couper de son environnement en bloquant tous ses sens. Sa vue, en serrant fermement ses paupières. Son ouïe, en se bouchant les oreilles à s'en faire mal au crâne. Il lui restait malheureusement suffisamment de perceptions pour que la présence des "autres", sur lesquels il n'avait pas encore entièrement mis de noms ou de visages, reste bien trop perturbante.

Il y eut un bruissement de tissu, suivi d'une effluve délicate provenant de la chevelure qu'il avait aperçue plus tôt. Des cheveux solitaires caressaient les rares parties de son visage qui n'étaient pas masquées. Cette sensation aurait pu être apaisante si il avait pensé qu'il pouvait s'y laisser aller impunément. Cela dit il avait une conscience aiguë du péché que cela représentait, si bien qu'elle ne lui procurait qu'une douleur aiguë. C'était comme être dans un rêve duquel on savait qu'on se réveillerait bientôt, pour retourner dans une réalité bien moins engageante. Non, c'était bien pire. Ses mâchoires serrèrent la mousse du canapé avec force, si bien que leurs angles saillirent et que le meuble émit un grincement sinistre, comme un cri de douleur boisé. Il se ratatina un peu plus, donnant l'impression étrange de s'éloigner tout en restant immobile. Ou bien de réduire de taille.

Lorsqu'elle le toucha, ce fut comme si elle l'avait brûlé. Il émit un gémissement déchirant et retira sa main aussi vite que possible afin de mettre fin au contact. Sans transition, elle retourna se coller contre son oreille. Ca ne servait à rien. Il entendait quand même. Il parvenait même à capter leur respiration, trop rapide. Pire : il pouvait entendre leurs pouls battre, pressé, vivant, attirant. Aucun d'eux ne bougeait vraiment, mais ce bruit les trahissait. Ils auraient pu taper sur des casseroles tout autour de lui en hurlant et en gesticulant que l'effet n'aurait pas été bien différent, à cela près qu'ils auraient probablement moins attisé sa soif qu'il étaient en train de le faire maintenant.

"Je ne mérite pas qu'on m'aide... Va t'en avant qu'il soit trop tard..."

Pour son âme. Pour sa vie. Il avait tellement soif que sa bouche, désolidarisée du canapé par la force des choses, tremblait irrépressiblement. Sa langue tressautait, prise de spasmes. Luisa s'était précédemment adressée à Gaël en espagnol, et il n'avait pas fallu plus pour faire switcher Esteban. Il s'agissait de sa première langue, malgré le fait qu'il ait été élevé aux États-Unis. Après tout, sa mère ne lui avait presque jamais que parlé dans cette dernière, sauf lorsque Darian était à la maison. L'anglais était très longtemps resté secondaire, même si il le pratiquait régulièrement avec les domestiques. Il lui arrivait encore très régulièrement de changer de langue sans s'en rendre compte, notamment au réveil lorsqu'il n'était pas encore entièrement présent. Karl jeta à Gaël un regard en coin. Si quelque chose d'important arrivait, il faudrait que le garde lui fasse la traduction, sans quoi il risquait d'être incapable d'aider correctement.

Un cri déchirant coupa court aux réflexions de l'étudiant qui, alerté, fit un pas sur le côté pour rejoindre l'autre bout du canapé, où Esteban venait d'essayer de se projeter pour échapper à la tendresse à laquelle sa tante le soumettait. On eut dit qu'elle le torturait. Comme il faisait de son mieux pour esquiver ce dont il avait pourtant un besoin vital, c'était probablement proche de la réalité expérimentée par le garçon, qui était décidément très doué pour se faire mal tout seul, peu importe les circonstances. Il n'aimait pas en arriver là, mais il allait probablement falloir insister. La façon dont il refusait avec force toute forme de contact physique en prouvait paradoxalement l'efficacité. Karl espérait juste que personne ne perdrait de bouts ou ne finirait cassé en morceaux au cours des actions inéluctables qui allaient suivre. Il prit la main du vampire éploré et la serra avec force mais douceur. Esteban eut un soubresaut qui donna l'impression qu'il allait vomir. Il chercha fébrilement à retirer sa main mais n'essaya pas très fort, comme il était en train d'essayer de comprendre qui le touchait. L'autre main de Karl vint serrer son épaule, de telle sorte qu'Esteban devrait forcer le passage si il comptait fuir à nouveau. Des picotements étranges parcoururent son corps froid et dépourvu de la moindre once d'énergie. Il n'avait à nouveau plus la force de bouger, sans quoi il aurait cherché à fuir.

"Ne te fais pas ça... Nous sommes grands, nous savons ce que nous faisons, ce n'est pas la peine d'essayer de prendre des décisions pour tout le monde."

Et il ne développerait pas plus, car Esteban n'était probablement pas en état de comprendre la moitié de ce qu'il venait de raconter. Au moins, le sujet était introduit et ils pourraient le développer plus longuement lorsque la situation le permettrait.

"Karl... Qu'est-ce que tu fais là ? Lâche moi, tu me fais mal..."

Physiquement, certainement pas, car il ne serrait pas suffisamment fort pour que cela risque d'arriver. Esteban ne savait probablement plus exactement ce qu'il disait. L'humain jeta un regard interrogateur dans la direction de ses deux compères, comme il n'avait rien compris à la réponse formulée par le vampire tremblotant. Il continuait à parler en espagnol. Pendant ce temps, Esteban avait tourné son attention sur la forme encore incertaine de Luisa. On pouvait lire un doute craintif dans le fond de ses yeux glauques. Qui était-ce ? Sa tante ?

Ou bien... Non. C'était impossible. Pourtant, il ne savait plus. Il l'espérait autant qu'il le craignait. Il n'était pas certain de savoir si il serait déçu, ou au contraire soulagé d'apprendre qu'il se trompait.
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Luisa Selva Moreno
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Sam 10 Sep - 12:53

Alors lui, elle l'aimait bien ! Une étincelle d'approbation dans le regard, Luisa décida de laisser Karl tranquille pour le moment. Qu'importe ce qu'il pouvait penser, elle en savait assez. Ces quelques minutes de débat lui en avait appris plus sur le jeune homme que tout ce qu'elle avait pu entendre de lui de la part d'Olivia ou d'Esteban. Il semblait capable de prendre de grandes décisions sans se mettre à flipper, droit dans ses bottes et assez intelligent pour éviter les pièges vicieux que des personnes comme elle étaient capables de lui tendre. S'il tenait autant à son neveu que sa sœur semblait s'en insurger, Luisa était convaincue qu'Esteban était entre de bonnes mains. C'était déjà ça.

Son regard dévia rapidement sur Gael, qui restait toujours en retrait mais surveillait attentivement tout ce qu'il se passait. Elle se souvenait de s'être fait des réflexions similaires à l'époque où Olivia l'avait choisi comme garde du corps. Au vu de ce qu'elle savait de ce qu'ils avaient comploté tous les deux (c'est à dire pas grand chose, mais assez pour savoir qu'ils avaient passé pas mal de temps ensemble), si le jeune américain ressemblait à l'argentin, elle n'avait pas de souci à se faire. Et ils se ressemblaient forcément un peu, parce que connaissant Gael, il ne se serait jamais farci aussi longtemps la présence d'un jeune homme qui n'aurait par partagé son goût pour la parole limitée mais bien sentie, au minimum.

Esteban bougea, mettant de côté les interrogations de sa tante quant à la qualité de la relation entre l'étudiant et le garde du corps. Elle avait beau prendre beaucoup (trop) de choses à la légère la plupart du temps, ce n'était absolument plus le moment de plaisanter, et même elle pouvait s'en rendre compte. Doucement, Luisa s'était approchée de son filleul, essayant d'attirer son attention à la fois par la parole et par les gestes. Son effroi apparent l'avait amenée à lancer une remarque sur le ton de l'humour à Gael, dans une vaine tentative d'alléger l'atmosphère pesante qui s’étendait à perte de vue dans l'immense appartement qu'occupait Esteban.

La réaction du vampire dès qu'elle le toucha fut automatique, et particulièrement alarmante. Intérieurement, Luisa s'estima heureuse qu'Olivia ne soit pas là. Ils avaient besoin d'elle, c'était indéniable, mais elle n'aurait pas supporté une telle scène dans son état actuel. D'autant que pour ça, il aurait fallu qu'elle accepte de sortir de sa chambre une fois la nuit tombée. La cheffe d'entreprise l'observa un instant sans bouger, un air triste sur le visage. Ce n'était pas pour autant qu'elle abandonnait. Elle se reprit rapidement, s'approchant un peu plus et priant son neveu de les laisser l'aider. La réponse qu'elle obtint ne l'étonna pas vraiment, connaissant Esteban et sa propension au drame interne. Elle lui répondit avec toujours autant de douceur.

"Bien sûr que si, tu le mérites. Bien plus que d'autres, je peux te l'assurer. Et si tu penses que je vais m'en aller, tu me connais bien mal. Je sais ce que je risque, Tebi."

Elle lui avait répondu dans la même langue, celle qu'ils partageaient le plus facilement. L'anglais de la mexicaine était aussi bon que celui de sa sœur (éducation oblige, même si elle s'amusait régulièrement à faire ressortir son accent pour ennuyer les plus prudes de la famille), mais tout comme elle, elle gardait un profond attachement pour sa langue natale. Et le fait était que, la majeure partie de ses actions d'entreprise se déroulant au Mexique et dans divers pays d'Amérique Latine, l'espagnol restait pour elle beaucoup plus naturel qu'une autre langue. Ce qui expliquait également peut-être pourquoi elle s'était adressée au garde du corps dans la langue de Cervantès plutôt que dans celle de Shakespeare un peu plus tôt.

Gael avait quant à lui capté le regard de Karl, dont le niveau d'espagnol n'était pas à la hauteur, ce qui n'avait rien d'étonnant. Il hocha la tête, réponse succincte à l'interrogation silencieuse. Sans rien ajouter, il s'approcha de quelques pas, de façon à être à porté d'oreille de l'étudiant mais suffisamment loin pour ne pas effrayer plus encore le vampire. Il lui avait fallu beaucoup de temps pour comprendre exactement pourquoi sa carrure effrayait Esteban. Mais il avait toujours fait son possible pour éviter de le mettre mal à l'aise, sauf lorsque les ordres qu'il suivait l'empêchaient de faire autrement. Dans le cas présent, il était d'autant plus important de faire attention, car le néo-vamp était déjà assez apeuré comme cela pour qu'il en rajoute.

De son côté, les tentatives de Luisa pour amener Esteban à s'ouvrir s'annonçaient à la fois fructueuses et impossibles, le jeune homme faisant tout son possible pour refuser le contact qu'on lui offrait. Malheureusement pour lui, il était tombé sur plus têtu que lui cette fois-ci, mais aussi -et surtout- plus nombreux. L'héritier Luz-Descalzo s'était précipité de l'autre côté du canapé en essayant d'échapper à l'insistance de Luisa, mais ce fut Karl qu'il trouva, et qui entreprit de lui parler à son tour. Luisa le laissa faire, les observant sans rien dire depuis l'autre bout du canapé. Elle avait également la sensation que son neveu se refusait la seule chose qui lui ferait du bien en cet instant, soit le contact (impression qu'il lui avait déjà donnée quand ils étaient seuls tous les deux) mais également qu'il valait mieux éviter d'en faire trop à la fois, ou alors le vampire s'enfuirait trop vite pour eux... ou finirait par faire quelque chose qu'ils regretteraient tous.

La brune sourit en entendant Karl exprimer les mêmes sentiments qu'elle avait tenté d'évoquer un peu plus tôt. Malgré tout, ils étaient sur la même longueur d'onde, et c'était le plus important, afin qu'Esteban puisse réaliser qu'ils étaient là pour lui en toute connaissance de cause... Maintenant, il fallait qu'il comprenne qu'il n'avait pas à les protéger du danger qu'il constituait (soi-disant). La réponse du vampire ne trouva pas les oreilles à qui elle s'adressait, pour la simple raison qu'elle n'était pas formulée dans l'idiome adéquat. Gael y remédia en soufflant la traduction au jeune homme tandis que Luisa soutenait le regard en flou mais plein de doute de son neveu. Elle connaissait ce regard. Ironiquement, il était le même que tous ceux qui avaient pu la confondre avec Olivia au fil des années. Cette interrogation silencieuse, sans savoir exactement à qui on allait s'adresser. Il lui était déjà arrivé de lui adresser ce genre de regards, dans sa prime enfance quand il venait en vacances avec sa mère dans la demeure familiale et qu'il se réveillait en pleine nuit après un cauchemar. Parfois, Luisa était la première à l'entendre, simplement parce que sa chambre était plus proche, ou parce qu'elle était déjà levée puisqu'elle devait aller travailler. Quand elle ouvrait la porte, il lui adressait toujours un regard de ce genre, et sa réponse ne variait jamais.

"Ce n'est que moi, Tebi. Mais ne t'inquiète pas, elle arrivera."

Cette fois, cela allait lui demander bien plus que quelques minutes cependant. Mais la mexicaine ne doutait pas que son aînée finirait elle aussi par passer la porte de ce penthouse. A coups de pieds au cul s'il le fallait, mais Luisa finirait bien par l'y faire venir. Il était hors de question qu'il en soit autrement.

Doucement, Luisa avança à nouveau en direction de son neveu et prit la main qu'il avait encore de libre entre les deux siennes, la serrant doucement. Ayant noté l'usage de l'anglais par Karl, elle entreprit de s'exprimer à nouveau dans cette langue, puisqu'il serait certainement plus simple qu'ils se comprennent tous sans passer pas de la traduction simultanée... Dans l'optique où Esteban était assez éveillé à présent pour faire de même.

"Laisse-nous être là pour toi. Ne t'inflige pas encore plus de mal. Tu subis déjà suffisamment."

Elle doutait sincèrement qu'il serait possible de faire changer son filleul d'avis par simple rhétorique, mais cela ne coûtait rien d'essayer. D'autant qu'elle n'avait nullement l'intention de lui mettre son poignet de force entre les lèvres... pour le moment.
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Esteban Luz-Descalzo
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Dim 25 Sep - 11:31

Esteban aurait dû savoir que sa plainte pitoyable n'arrêterait pas Luisa, ni même qu'elle aurait le moindre effet en son sens positif. Si il s'était agi d'Olivia, qui serait venue le voir suite à un changement d'avis irrationnel et parfaitement déraisonnable, alors il aurait su répondre. Ses arguments auraient trouvé l'oreille qu'ils cherchaient, car sa mère et lui partageaient le même paradigme de pensée. Mais c'était de Luisa, qu'on parlait... Luisa, accompagnée de Karl et de Gael. Concernant le garde du corps, Esteban n'avait jamais eu aucune certitudes. La relation qu'ils partageaient était, pour des raisons longtemps cachées, percluse de gêne et de maladresses. L'homme, déjà discret en temps normal, lui était donc particulièrement méconnu dans le sens où ils ne discutaient jamais. C'était plutôt ironique compte tenu qu'il s'agissait d'une des personnes qu'il avait dans sa vie le plus vu, et connu le plus tôt, en dehors de son strict cercle familial. Le coup de téléphone de la dernière fois autant que sa présence ici, maintenant, accentuaient des soupçons qui jusqu'à récemment n'avaient eu que peu d'importance : il ne partageait pas la morale de son employeur concernant les outres, et la façon dont il fallait traiter avec ces dernières.

Concernant Karl, Esteban s'en doutait depuis longtemps. C'était un sujet de gêne et de désaccord qu'ils faisaient en sorte d'éviter au même titre que ses attirances impies. Puis il y avait Luisa, qui avait toujours été atrocement trop tolérante à ce genre de sujets, raison pour laquelle il évitait de lui faire trop confiance en règle générale, comme elle était prompte à le tenter dans le mauvais sens, souvent de manière si fourbe, si subtile, qu'il ne se rendait compte de rien avant d'avoir effectivement été trompé et corrompu jusqu'à la moelle, à sa plus grande honte.

Il s'étonnait d'être capable de déductions si claires quand le reste de ses perceptions et de sa pensée n'étaient qu'une mélasse épaisse constituée de larmes froides, de douleurs internes et des boules poignantes qui dans sa gorge lui donnaient l'impression d'enfler jusqu'à rendre sa tête plus grosse que le plafond. C'était comme si un petit bout de lui-même s'était détaché du reste, s'était élevé pour observer la situation de haut et pour en tirer les conclusions nécessaires. Mais le bouchon de liège sur lequel son petit naufragé mental bravait les flots était à la fois bien fragile et bien insignifiant, face à l'océan cruel qui cherchait à l'engloutir. Il ne tiendrait guère plus longtemps. Tout comme Esteban, qui souffreteux, frissonnant, n'allait probablement plus tarder d'abdiquer face aux tendres assauts qu'on lui infligeait pour l'obliger à quitter sa bulle solitaire. Il n'en donnait peut-être pas l'impression, mais il était au bord de la rupture, et c'était bien ce que signifiait la violence avec laquelle il se soustrayait à toute forme d'attention. Et la soif, par dessus le marché, était présente en permanence. Elle rajoutait une couche irrationnelle au monde qui déjà ne lui apparaissait plus qu'au travers d'un filtre difforme et nauséeux. Il ne savait plus qu'en faire. Il ne savait plus que faire de lui-même. Il craignait de se mettre à faire n'importe quoi. Ses nerfs gargouillants lui laissaient la nette impression d'être en phase de perdre tout contrôle de lui-même, comme possédé par son propre corps, et par les pics électriques erronés qui lui traversaient le cerveau. A moins que ce fut le démon qui l'habitait qui tapait aux portes, qui cherchait à sortir, à enfin s'exprimer tandis que brûleraient les derniers vestiges de la personne décente qu'il avait été, avant de sombrer dans cet enfer ? C'était une chance qu'il fut à peine capable de bouger, terrassé par son mode de vie carencé.

"... Tu es insupportable tia... Toujours certaine d'avoir raison, quand je pense que pour une fois, je suis mieux placé pour te dire ce qu'il en est..."

Si la construction posée de ses propos aurait pu donner l'impression qu'Esteban avait retrouvé un soupçon de lucidité, son expression vacante, associée au ton absent de son filet de voix empêchaient d'y croire vraiment. Sa bouche, prompte à enclencher le pilote automatique, s'était exprimée sans l'accord de son propriétaire. Ses yeux humides, moitié fermés et comme en train de fondre, fixaient Luisa sans la voir entre les mèches de cheveux qui les masquaient et le bras de canapé qui les cachaient.

D'un point de vue extérieur, ce n'était probablement pas de bon augure. Cela prouvait la force avec laquelle ses croyances étaient ancrées en lui, et la difficulté que représenterait l'acte de les extraire afin de les remplacer par quelque chose de sain, quelque chose qui permettrait sa guérison.

La mexicaine tenta une approche plus poussée, qui amena le vampire à paniquer et à plonger en arrière en usant des forces qu'il lui restait après avoir usé ses dernières forces. Il n'était probablement pas prudent qu'il continue à s'exténuer de la sorte, même si il lui était impossible de mourir. Ce fut Karl qui le réceptionna et qui lui dit des choses que le jeune homme n'était pas prêt à entendre. Ils ne comprenaient pas. Ils le soumettaient à une torture à laquelle il ne pouvait pas se permettre d'être exposé. Leur contact lui faisait mal. Il faisait remonter des choses coupantes. Des bouffées d'air compact et plein de trop d'émotions refoulées, si puissantes qu'elles en devenaient douloureuses. Il aurait déjà trouvé peu pertinente cette insistance si il avait été moins affamé, mais ici, c'était tout bonnement de trop. On dépassait ses capacités à étreindre, par la pensée, cette situation.

Ce pourquoi, Karl lui faisait mal. Et les protagonistes qui l'entouraient perdaient leur contours et leurs identités. Un visage ovale et une mousse de cheveux sombres. C'était tout ce qu'il restait de Luisa. Ce pouvait tout aussi bien être quelqu'un d'autre.

Karl accueillit la traduction de Gael avec un petit hochement de tête reconnaissant. Il n'ajouta rien, pourtant. Il se contenta de maintenir ce contact qu'Esteban demandait à couper. Il s'en voulait un peu d'aller contre sa volonté, mais craignait d'avoir peu d'autres choix. Quelque chose se passait entre l'héritier et sa tante. Karl reconnut immédiatement le signal, qui lui indiquait de revenir à sa place naturelle, soutien invisible au second plan. Cette réaction chimique qui se produisait dans les regards des deux latinos apparentés était ce qui jusqu'à présent ressemblait le plus à une petite victoire.

La déclaration nostalgique infligée par Luisa agit avec la précision chirurgicale d'un scalpel.  Esteban qui jusqu'à présent s'était montré fébrile et agité se figea comme un morceau de glace, dont il prit l'air non pas distant ni désagréable, mais halluciné. Anesthésié. Absent de lui-même et de la réalité. Les mots résonnèrent comme au fond d'un mauvais rêve. Sa respiration sifflante lui blessa les oreilles. Des images, volées sous un rideau de douche, lui revinrent avec force et précision, laissant couler des larmes terrifiées dans sa gorge et sur ses joues.

"Non... Elle est partie... Tout le monde est parti... Comment est-ce possible ? Ce n'est pas naturel... Ce n'est pas normal..."

C'était comme si ce n'était pas lui qui était mort, mais tous les autres. Et c'était d'ailleurs en partie pour ça que de les revoir maintenant lui faisait tant d'effet. C'était comme si des fantômes revenaient face à lui, pour le bercer de leur personnalité perdue, dont il avait cru être amputé à jamais. Il le savait : c'était lui qui n'était plus normal ni naturel. Sa perception de lui-même imprégnait le monde qui devenait un cauchemar dont il peinait à tester la réalité. Il faisait une rechute dans le déni.

Ca ne pouvait pas être réel. Il devait très certainement être endormi et rêver depuis le moment où il avait cru sortir à la recherche d'un vampire qui saurait le conseiller. Sa transformation n'était jamais arrivée. Lorsqu'il se réveillerait, Olivia serait comme elle l'avait toujours été. Elle lui téléphonerait... Elle voudrait qu'ils se voient, et il devrait certainement s'excuser d'avoir déjà prévu à cet instant donné une sortie avec Erin. Alors, elle bouderait un peu, et c'est rieur qu'il lui accorderait une autre, longue partie de son temps.

Ses mains vinrent entourer sa tête. Passée au second plan, la soif n'était plus capable de rivaliser avec le sentiment d'irréalité rampant, dégoûtant, qui glissait dans ses viscères. Rien de tout cela n'était correct. Il n'était pas à sa place. Il se mit à regarder autour de lui comme si il découvrait les lieux pour la première fois. Le sentiment était le même que lorsqu'on l'avait traîné dans les égouts, puis dans le fond d'une forêt dans laquelle il n'avait rien à faire.

"... Je ne suis pas vraiment là... Où est-ce que je suis ? Je suis perdu... Je ne sais pas comment rentrer... Il fait trop noir, j'ai peur... Elle va revenir... C'est de sa faute... ! Si il fait noir, elle va venir et elle va encore me tuer... Je voulais juste discuter... Pourquoi je ne me réveille pas ?"

Sa cohérence partait en lambeaux, poussée, déchirée de l'intérieur par les traumatismes trop nombreux qu'il avait accumulé en peu de temps. Tremblant de terreur, il quitta les bras de Karl pour s'accrocher au dossier du canapé. Il aurait dû avoir des sueurs froides. Le fait que ce ne fut pas le cas prouvait qu'il était en train de rêver, c'était certain. Sa nausée grandissante fondit sur l'arrière de sa langue et il éructa violemment, sans que rien ne sorte de son estomac depuis longtemps asséché. Ses défenses définitivement baissées, il s'effondra, le visage tordu de douleur comme il avait l'impression de s'être retourné les organes internes dans sa tentative infructueuse pour sortir de lui l'impureté qu'était devenue le monde.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Lun 26 Sep - 18:59

Luisa aurait pu sourire à la réflexion d'Esteban. "Insupportable". C'était ainsi que la majeure partie de sa famille (proche ou lointaine, alliances comprises) la qualifiait. Elle ne s'en plaignait pas, en ayant plus que l'habitude. Il lui arrivait presque d'en faire son cheval de bataille. Un jour que son père lui avait rapporté les mêmes propos, elle avait répliqué : "Insupportable ? Et alors ?! En attendant, cela fonctionne, et tu n'as pas l'air de vouloir te plaindre des chiffres." Javier avait grommelé quelques justifications à son intention qu'elle n'avait pas pris la peine d'écouter. Car c'était là que se trouvait l'astuce : Tout était possible tant que l'on obtenait des résultats. Elle n'avait jamais eu personne pour la contredire à ce niveau.

Personne, sauf Esteban et Olivia, qui avaient amené le respect de la religion à un niveau tel qu'ils en supportaient la moindre ligne, malgré les transgressions auxquelles ils trouvaient toujours une justification. Et bien voilà, elle aussi. Têtu contre têtu, ils n'iraient pas bien loin...

"Et toi, toujours certain d'être un poids pour tout le monde ces derniers mois, d'imposer ton combat à d'autres qui ne l'ont pas choisi... Tu te déprécies tellement que tu oublies qu'une des premières choses que nous a données Dieu, c'est notre libre-arbitre. La capacité de juger de nous-mêmes ce que l'on estime comme devant être fait. Ce que l'on veut faire. Ceux pour qui il vaut la peine de se battre. Crois-le ou non, tu rentres dans cette catégorie pour beaucoup, et à la plus haute marche."

Cela ne servait à rien de le raisonner et elle le savait : il était bien trop borné pour comprendre les implications de ce qu'elle venait de dire, et bien trop mal en point pour accepter la douceur qui perçait malgré tout dans ses paroles. Luisa était ainsi : un peu brute, trop cynique et sarcastique, mais il restait que quand elle aimait vraiment une personne, elle se battait pour celle-ci, et ce par tous les moyens. Esteban en faisait parti, malgré leur relation tumultueuse. Si ses paroles étaient complexes, le ton de la mexicaine restait doux et calme. Elle n'avait pas élevé la voix et s'approchait doucement pour essayer de l'atteindre autrement que par les mots ou la voix.

La première réaction du vampire fut violente, et Luisa apprécia le fait que Karl ait eu la présence d'esprit de se mettre de l'autre côté pour rattraper son ami. Cependant, c'était également bon signe. Il finirait bien par craquer, malgré tout ce que cela pourrait avoir de négatif. Il était important que le jeune héritier cesse de s'enfoncer dans la solitude ainsi, ou il allait perdre la raison... encore plus que ce qui était déjà en cours.

Ils savaient tous que seule Olivia parviendrait à aider le Luz-Descalzo à se réconcilier totalement avec lui-même. Et encore, Luisa conservait des doutes : elle ne savait pas exactement ce qu'il s'était passé, mais connaissait bien assez sa sœur et son neveu (et leurs lubies catho) pour savoir que ce ne serait pas aussi facile. Et puis, il suffisait de regarder l'état du pauvre enfant pour se rendre compte que la venue de sa mère n'arrangerait pas tout. Mais elle serait un pilier central. Rien qu'à voir la façon dont il observait Luisa à ce moment précis, déchiré entre la vision de qui elle était et le souvenir de sa mère. La mexicaine décida d'appuyer sur cette vision, lançant une réplique qui avait très souvent été sienne par le passé, et précurseur de l'arrivée de son aînée.

L'effet fut immédiat. Esteban arrêta de bouger, comme figé après l'apparition d'un fantôme. Luisa sentit son cœur se serrer en l'entendant parler. Le pauvre avait vraiment été seul au monde depuis sa transformation. Voire avant, puisqu'il n'avait jamais parlé de cette maladie. Tout comme il avait été seul avec les ignominies que son père lui faisait subir jusqu'à ce qu'il en parle à Christian. Alors qu'il était entouré d'amour et qu'il avait la plus merveilleuse des mères (selon ses propres dires, maintes fois enregistrés), il n'avait toujours été que seul. Et cette solitude, plus fatale que tout ce qu'il avait pu subir jusqu'à présent, il la subissait pour les autres, comme il l'avait toujours fait. Pour sa mère, en particulier.

Luisa sentit soudain un élan de colère irrationnelle envers sa sœur. Qui disparut au profit d'un énorme dépit. Que pouvait-elle lui reprocher, si ce n'était le fait d'avoir trop bien élevé son fils ? Les gens qui avaient le mieux agi n'étaient pas toujours les mieux récompensés. Luisa détestait la religion pour ça. Passant une main rageuse sur sa joue (réalisant au même instant qu'elle avait laissé une larme lui échapper), elle murmura :

"Nous ne sommes pas partis, Esteban. Nous sommes là, et nous le resterons autant de temps qu'il faudra... Tout le temps que tu voudras. Nous serons toujours là, Tebi."

La douceur qui émanait de sa voix, de ses gestes, ne correspondaient pas à la Selva Moreno que tout le monde connaissait. Luisa avait un jardin secret qu'elle exposait à très peu de monde, tout simplement parce qu'elle ne connaissait que très peu de gens qui en valaient la peine. A ses yeux, ils se comptaient sur les doigts d'une main. Mais Esteban en faisait assurément parti.

Le (plus si) nouveau vampire parlait à nouveau, laissant échapper des bribes qui n'étaient pas très cohérentes. Luisa jeta un œil à Gael qui, toujours en retrait, fronçait les sourcils. Il avait entendu beaucoup de choses à la Casa del Sol, et savait notamment que la personne qui avait transformé Esteban était activement recherchée du BIAS. Il ne pouvait pas non plus ignorer l'ironie qui faisait qu'apparemment, le jeune homme semblait avoir peur que la nuit vienne, de peur qu'on l'attaque... exactement comme sa mère. Le garde du corps serra imperceptiblement les dents. Face à une telle scène, il était impuissant. Il fit néanmoins un geste en direction de Luisa, qui eut un rapide sourire sans joie, laissant simplement entendre qu'elle avait compris. L'argentin, lui, entreprit de continuer sa traduction auprès de Karl, qui devait se sentir bien perdu malgré sa vivacité et son intelligence pour les non-dits.

"Tu es chez toi, Esteban. Personne ne viendra s'en prendre à toi ici. Tu es en sécurité, c'est promis..."

Luisa l'avait laissé parler, notant ce qu'elle entendait dans un coin de sa tête. L'important à présent n'était pas de saigner le gamin à blanc pour obtenir des informations sur la saloperie qui l'avait transformé, mais de le rassurer et de le réancrer dans la réalité. Pour cela, les mots valaient bien peu. C'est pourquoi la cheffe d'entreprise s'assit également sur le canapé. Alors que son neveu semblait vomir (...enfin il n'avait malheureusement rien à rendre), elle posa une main dans son dos, le caressant doucement dans un mouvement circulaire pour tenter de le calmer. Elle avait vu Olivia faire cela tellement de fois lorsque les crises d'angoisses prenaient le dessus... c'était un geste qu'elle avait aussi réalisé elle-même un certain nombre de fois, malgré toute l'ambiguïté de leur relation.

Quand elle eut la certitude qu'elle ne craignait rien (de la morsure la plus sauvage à une réaction violente), Luisa entreprit de passer son bras derrière les épaules d'Esteban et de le serrer contre elle. Sans un mot, tout d'abord, pendant plusieurs secondes. Puis elle murmura à nouveau.

"Nous sommes à tes côtés, Tebi. Nous sommes là pour toi."

Tendrement, elle chercha à passer sa main dans les cheveux détachés de son neveu tout en entonnant un air de comptine de son enfance pour essayer de le calmer. C'était une chanson qu'elle lui avait souvent chanté quand il était petit, qui racontait la vie d'un jeune Aztèque vivant à une époque depuis longtemps révolue. Une part de leurs racines, un soupçon d'une identité à laquelle s'accrocher.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Mar 27 Sep - 23:55

Lorsque Luisa se mettait à prendre la religion à contrepied pour imposer des arguments contre les avis d'Esteban ou de sa mère, la réaction de l'héritier était uniformément la même : il s'imperméabilisait à tout ce qu'elle pouvait lui dire. Il ne prenait même pas la peine de l'écouter. Il savait qu'elle pouvait être extrêmement convaincante, mais aussi qu'elle n'était qu'une très mauvaise chrétienne, si bien qu'il n'avait aucune intention de la laisser semer le doute dans son esprit, ni souiller la foi que sa mère lui avait si brillamment inculqué. Cependant, ce n'était pour une fois pas la raison qui le poussa à ne rien répondre aux arguments lancés. Il était tout simplement dans un état tel qu'il lui était impossible d'enregistrer, ni même de prendre en compte le moindre bout de phrase, car ce qui sortait de la bouche de sa tante atteignait un niveau de complexité qu'il n'aurait pu analyser qu'en se calmant au préalable.

Ce qui lui arracha une véritable réaction, ce furent donc des gestes. Une tentative pour s'approcher de lui, qui se solda sur un échec, comme le jeune homme se jetait en arrière et tombait dans les bras de son meilleur ami, déterminé à l'empêcher de fuir trop loin. Une courte discussion s'ensuivit, qui déboucha sur une implosion émotionnelle si puissante que l'air lui même parut se changer en cristal. Devenir trop épais pour relayer les sons extérieurs. Trop vibrant pour être respirable.

Comment pouvait-on lui dire que sa mère viendrait le voir bientôt, lorsqu'il avait tout fait pour qu'elle ne soit jamais tentée de le faire, et lorsqu'il s'était tant bien que mal préparé à ne plus jamais la voir, ni l'entendre parler, ou rire, ou le sermonner sous prétexte que ce qu'il venait de faire n'était pas suffisamment convenable à son goût... ? Comment pouvaient-ils lui imposer leurs présences nostalgiques, en si grand nombre ? Leurs silhouettes brillantes de vie et d'optimisme, si lumineuses qu'elles finiraient par le brûler aussi sûrement que des rayons de soleil ? Il secoua imperceptiblement la tête, blessé par la voix du fantôme de Luisa qui allait contre sa triste constatation : Refuser d'accepter qu'ils n'étaient plus du même monde et que rien ne pourrait plus changer cet état de fait ne ferait rien avancer.

Plus rien ne lui paraissait réel. Ce cauchemar suintant devenait, de secondes en secondes, de plus en plus insupportable. C'était la nausée grimpante dont les griffes acérées escaladaient sa gorge sans pitié. C'était cette bouffée de chaleur monochrome, sans véritable goût ni température, qui subitement rendait son existence insoutenable et douloureuse par nature. C'était l'impossibilité de cette vie qu'il menait, qui était devenu son quotidien tandis qu'il en refusait toutes les nuances. Ce rêve sans fin se touchait, se ressentait, se vivait avec un réalisme impressionnant, mais qu'il fut vraiment réel paraissait moins crédible que le contraire tant chacun des pans de la situation semblait être spécifiquement tourné sur - ou contre - lui de la plus douloureuse des manières. Il n'était pas chez lui. Quelque chose dans le fait qu'il se trouvât là, depuis si longtemps qui plus est, était incorrect au plus haut point, pour ne pas dire obscène. Il eut l'impression d'être aveugle. Incapable de rien saisir de ce qui existait vraiment. Immatériel, malgré son corps. Isolé dans un songe coloré qui lui masquait le monde. Qui, peut-être, lui cachait qu'il était encore perdu dehors, en pleine nuit, dans cette rue où on l'avait agressé. Et que cela pouvait reprendre à tout moment. Il émit un gémissement poignant, au supplice. Que venait-on donc lui siffler dans l'oreille, encore ? Qu'il était chez lui ? En sécurité ? Dans le premier cas il n'en voulait pas. Dans le second, il n'était pas certain de le préférer.

"... Non... Ce n'est pas chez moi... Ce n'est.. nulle part. Je ne veux pas être ici... Je veux rentrer chez moi..."

Tant pis si ce petit appartement, bien qu'amusant dans les premiers temps, commençait à le rendre claustrophobe faute à ses ridicules dimensions. Au moins, il y était vivant. Il y était heureux. Il y voyait les gens qu'il aimait et lorsque ce n'était pas le cas, alors il était encore capable de faire lui-même le trajet vers eux. Sa nausée passa le point de non-retour.

Aucune vomissure ne sortit de son estomac flétri. Une telle douleur pouvait-elle vraiment être simulée ? Lui ouvrait-on l'estomac, dehors, à l'extérieur de cette zone d'irréalité ? Il sursauta nerveusement lorsqu'il sentit une main se poser dans son dos, puis se mettre à dessiner des cercles apaisants. L'acte de tendresse lui mit instantanément les larmes aux yeux et le fit s'étrangler. Il enterra son visage dans le moelleux occultant du canapé, probablement poussé à agir de la sorte par un déchet résiduel de sa volonté brisée à cacher l'énorme blessure, l'énorme besoin qu'il se refusait à panser. Comme des petites touches discrètes, tristes, sur un piano, des sanglots assourdis tombèrent dans la mousse et y dégringolèrent avec légèreté. Il n'avait plus la force de refuser ce qu'il entendait. Ni même de faire preuve de la moindre once de résistance à quoique ce soit. Il était vaincu, sur tous les plans. Vulnérable comme un mollusque sans coquille.

Et c'est ainsi qu'il crut perdre la raison dès les premières notes de la chanson entendue. Ce retour nostalgique s'additionnait aux autres de la plus cruelle des façons. Il crut bien se mettre à saigner de l'intérieur. Plus aucun de ses organes internes ne savait contenir sa matière. Il fondait. Chaque atome en lui s'était mis à hurler , à défaut qu'il le fasse lui, juste secoué par des convulsions plus fortes à chaque instant, comme chacune aidait à mettre en évidence le point auquel rien de tout cela n'était plus supportable. Entendre cette mélodie qui l'avait longtemps calmé n'avait rien d'apaisant, car elle lui rappelait qu'il n'était plus l'enfant, ni même l'humain qu'elle avait bercé. Cela ne faisait que souligner ce qu'il avait perdu et qu'à mieux lui rappeler son inhumanité. Son identité perdue, devenue inaccessible. C'était de la torture.

Et il glissait, sans même sans rendre compte. Attiré par le contact devenu très présent de sa tante, il glissait dans sa direction comme un papillon attiré par la lumière. Comme un naufragé qui, dans une ultime tentative pour survivre, aurait mis ses dernières forces à nager dans la direction d'un phare hypothétique, dont la lumière lointaine perçait au travers les vagues aveuglantes. Il se colla contre elle et la prit dans ses bras, nez maladroitement collé entre sa hanche et le canapé, parce que si il ne le faisait pas, il allait probablement imploser.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Ven 30 Sep - 20:31

La situation était extrêmement délicate. La mexicaine ne put s'empêcher de penser que sa sœur aurait su quoi faire. Olivia, la douceur incarnée, la maternité et l'amour même, aurait eu exactement la bonne réaction, Luisa en était convaincue. Et pourtant, c'était partiellement à cause des "mauvaises réactions" de son aînée qu'ils en étaient là. Mais il ne s'agissait là que d'un concours de circonstances particulièrement désagréables. Il suffisait de voir comment Olivia s'accrochait à cette lettre, ou la façon dont elle prenait soin de ces fleurs... Elle avait arrêté de faire son deuil, et pourtant elle n'était pas remise de la "mort" de son fils. Elle souffrait de son absence. Presque aussi cruellement que lui.

Pour toutes ces raisons, Luisa ne doutait pas d'être capable de ramener sa sœur ici, d'une façon ou d'un autre. Par contre, parvenir à atteindre son neveu... C'était une autre paire de manches. Elle n'était pas faite pour la patience, pour prodiguer des soins ou pour entourer les gens d'amour. Ce n'était pas elle. Elle, elle était plutôt du genre à mettre des coups de pieds au cul, à parler franchement et sans détour et à attendre trois secondes grand maximum qu'on lui obéisse avant de prendre la porte. L'épreuve à laquelle Esteban la soumettait actuellement était donc certainement plus complexe que tous les contrats à douze chiffres qu'elle avait pu signer depuis le début de sa carrière réunis. Et pourtant, elle ferait tout son possible pour y parvenir, parce qu'il s'agissait de son neveu et qu'elle était prête à tout pour lui. Même s'il ne s'en rendait pas forcément compte.

Ce fut donc après de nombreuses maladresses qu'elle parvint à atteindre le néovamp, notamment en faisant appel à des souvenirs d'une époque (apparemment) plus heureuse. L'idée n'était pas de blesser le jeune homme, mais simplement de le ramener dans leur monde. Elle ne pensait pas qu'il puisse s'en être tellement détaché qu'il aurait pu être bien plus heurté que soulagé. Elle n'arrivait pas à se mettre à sa place. Cette constatation la remuait bien plus qu'elle ne voulait l'admettre, et Luisa décida de parler de l'instant présent. Il s'agissait à présent de lui apporter leur soutien, de le soulager d'un peu de sa peine et de lui prouver qu'ici, chez lui et avec eux, il était en sécurité. Son neveu n'en semblait pas convaincu pourtant, alors qu'il répliquait vouloir rentrer chez lui. La gorge serrée, pour une si rare fois qu'elle serait entrée dans les annales dans d'autres circonstances, sa tante ne trouva rien à lui répliquer.

"..."

Pris dans un raisonnement de pensées que Luisa était bien incapable d'appréhender, Esteban se pencha au-dessus du canapé pour vomir, mais n'ayant rien dans l'estomac depuis... trop longtemps, il ne fit qu'émettre des bruits témoignant d'une douleur qui était loin d'être physique. S'approchant doucement, à l'affût, comme lorsqu'on aborde un animal blessé, Luisa avait attendu le bon moment pour passer sa main dans le dos de son neveu, puis les deux, et enfin le prendre dans ses bras et l'attirer vers elle. Il avait fait preuve d'une légère résistance au début, mais tout s'était terminé dès lors qu'elle avait commencé à entonner quelques notes d'une vieille comptine, réveillant à nouveau les souvenirs heureux. Et douloureux.

Enfin, après tout ce temps, ces discussions inutiles, ces péripéties à n'en plus finir, Luisa sentit Esteban venir vers elle. Un soulagement indistinct filtra dans ses veines, bien vite reflué par l'inquiétude qu'elle ressentait à l'égard de son neveu. Ce n'était pas parce qu'il était près d'elle qu'il était là. Ce n'était pas parce qu'elle sentait son poids sur sa hanche, ses mains autour d'elle, ses cheveux dans ses propres mains, qu'il n'était pas loin. Affreusement loin. Pris dans des tumultes qu'elle ne pouvait d'entrevoir et qui étaient capables de la faire frissonner, même elle.

Luisa cessa de chanter. Elle n'en avait plus besoin. L'une de ses mains caressait les cheveux d'Esteban tandis que l'autre cherchait à prendre celle de son neveu pour entrelacer leurs doigts. Elle voulait s'imposer à lui, lui imposer sa présence, mais surtout son amour et son soutien. Elle savait pertinemment qu'elle n'était pas la bonne personne. Qu'elle n'était pas celle qu'il lui fallait. Mais pour le moment, elle n'avait qu'elle-même à proposer. Cependant, si quelqu'un faisait attention à l'étincelle de détermination qui brillait dans le regard mouillé qu'elle posait sur la masse informe de son neveu à cet instant, il saurait qu'elle venait, une fois encore, de se promettre de faire tout son possible pour aider son filleul. Et même Olivia ne pouvait lutter contre la détermination de sa soeur cadette quand elle était dans un état comme celui-ci.

Sans cesser ses gestes, Luisa laissa échapper un soupir. Elle n'avait plus rien à dire pour le moment, mais elle savait que la bataille était loin d'être terminée. Esteban avait accepté de les laisser s'approcher, mais il fallait encore qu'il se nourrisse. Mais, pour le moment, mieux valait profiter de ce pseudo-répit. Levant les yeux vers Gael, la cheffe d'entreprise lui demanda silencieusement de faire le tour du penthouse, pour trouver quelque chose. N'importe quoi. Le garde du corps acquiesça, habitué à ce genre de mission qui s'apparentait à une sécurisation du périmètre, puis entrepris de sortir de la pièce, non sans poser une main amicale sur l'épaule de Karl. De la part de l'argentin, c'était également une façon de le complimenter. Il avait extrêmement bien réagi, et semblait avoir calmé le dépit et la colère qui l'avait submergé dans la voiture. Il fallait avouer que la vision d'Esteban les avait tous plus ou moins calmés.

Notant le geste, Luisa se tourna vers Karl avec un sourire non pas ironique ou amusé comme il avait pu l'être plus tôt, mais quelque chose de plus sincère. Elle aussi reconnaissait la valeur du jeune homme. Ce qu'elle décida de lui signifier, à sa manière.

"S'il te plaît, n'en parle pas aux journalistes. C'est mauvais pour mon image de marque."

Le ton avait été doux, vaguement moqueur, mais pas en direction de l'étudiant. Il fallait avouer que la figure douce et maternelle qui était à présent en train de bercer son neveu n'avait rien à voir avec le requin des affaires et la femme froide que le monde entier connaissait (ou la tante qu'Esteban avait dû lui décrire). Mais Luisa était comme ça, capable de beaucoup de choses dès lors qu'elle était en face de quelqu'un à qui elle tenait et dans des situations qui n'exigeaient pas son côté teigne. Ainsi, elle ressemblait bien plus à sa soeur, et on comprenait pourquoi il lui arrivait de dire que c'était son aînée, plutôt que sa mère, qui l'avait élevée.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Sam 1 Oct - 11:51

Qu'on se le dise : Karl n'avait pas apprécié l'intervention irréfléchie de Luisa et il continuerait indéfiniment à penser qu'il aurait mieux valu aborder le problème autrement. Elle avait été imprudente. Tout aurait pu se passer bien plus mal. Néanmoins il aurait été puéril de sa part qu'il reste énervé même après avoir constaté que ses craintes, à défaut d'être infondées, n'avaient pas été prémonitoires. Il était soulagé qu'Esteban ait fini par craquer et par revenir vers eux, au moins un peu, et ce sans qu'aucune catastrophe n'arrive. De leur point de vue, le pire était passé. Pour Esteban, il était probablement encore à venir. L'étudiant se détendit. La situation restait critique, c'était une évidence, mais le jeune vampire ne pourrait dorénavant plus rejeter leur aide avec la même vigueur qu'il l'avait fait au départ. Il en était persuadé et donc, soulagé.

Un rire inaudible tira ses lèvres vers le haut, de façon si subtile qu'il avait à peine changé d'expression. Seule la lueur rieuse au fond de ses yeux témoignait d'une réelle réaction. Ca, et ce qu'il rétorqua à la mexicaine en guise de réponse à sa requête factice, bien évidemment :

"Mince alors... Moi qui pensait vendre le scoop à Social Work Today."

Il hésita. Valait-il mieux qu'il reste ici pour épauler Luisa au cas où Esteban régresserait sans prévenir, ou bien qu'il suive Gaël pour l'aider à faire un inventaire de ce que contenait, ou de ce que ne contenait pas le penthouse ? La réponse lui sauta aux yeux comme une évidence : le contenu de l'appartement n'allait pas se sauver. Le garde du corps serait amplement capable de réaliser ce travail seul. Esteban, néanmoins, pouvait encore les surprendre et se remettre à leur résister, même si Karl doutait fortement qu'il lui reste suffisamment d'énergie et de volonté pour le faire. Le risque réel était que sa soif finisse par le rattraper. Dans tous les cas, il fallait qu'il reste avec Luisa pour prévenir toute forme de catastrophe. Ou du moins pour essayer. Il vint donc prendre place sur le canapé, à bonne distance des deux autres auxquels il préférait laisser un large espace vital. Esteban en avait besoin. Il ne pouvait pas risquer de le submerger, il avait l'air d'avoir du mal à gérer les perceptions auxquelles il était déjà exposé. Il se contenta donc de se figer, de se taire, d'être aussi discret qu'il en était capable, et de fixer tristement son ami. Esteban était en train de mener un combat silencieux contre lui-même. Contre ce qui le rongeait. Il comprenait mal ce qu'il pouvait être en train de vivre. C'était le genre de choses qui ne se partageaient pas. Mais il était au moins capable de voir combien cela pouvait être difficile. Combien cette violence silencieuse pouvait le blesser.

Il y avait un corps accueillant en dessous de lui. Des bras chauds autour de lui, qui le ceinturaient comme pour lui demander de rester. Comme pour lui dire qu'il était bienvenu. Qu'il n'était pas seul. Esteban savait, jusqu'au plus profond de lui, que tout ça n'était qu'une illusion. Néanmoins il n'avait plus la force de fuir ce mirage irrésistible. Autant chercher à nager contre un tourbillon marin gigantesque. Son besoin d'affection, de compagnie, de réconfort, et de tout ce qui allait avec ces concepts et dont il s'était volontairement coupé, était juste devenu trop massif. Colossal. Il était écrasé sous son poids titanesque tant et si bien qu'il lui était devenu difficile de respirer.

Par chance, il n'en avait pas réellement besoin. Cette pensée informe aussitôt extraite du chaos qui régnait dans sa tête et dans ses perceptions, il sentit son envie de vomir grandir. Il ne voulait pas s'habituer à ce fonctionnement impie. Cette chair infâme devait lui rester étrangère. Si il en allait autrement, il dépasserait un niveau de haine de soi qui lui rendrait la suite impossible. Même pour le bien du procès... Il ne pourrait pas supporter la honte, ni la disgrâce, ni l'horrible corruption qu'il sentait toute proche, infusant dans son ventre et prête à irradier partout en lui pour le forcer à accepter ce qu'il était devenu.

C'est pleurant et tremblotant qu'il grimpa peu à peu sur Luisa plutôt que de garder son visage au niveau de son giron. Il remonta jusqu'à caler sa tête sous sa gorge, comme il l'aurait très probablement fait avec sa mère si elle avait été à la place de la cadette Selva Moreno. Sa chair dégageait des nuages de vie chauds, réconfortants, qui roulaient contre sa propre peau comme des vagues agréables. Il avait l'impression d'absorber cette énergie brillante par les pores. Elle le déglaçait. Elle le revigorait si efficacement qu'il avait l'impression d'être en train de vampiriser Luisa autrement qu'en lui ponctionnant du sang. Il n'aimait pas ce sentiment. Toutefois, la gêne qu'il lui procurait n'était rien par rapport au reste de ce qui bouillonnait en lui. Rien n'aurait su le convaincre de lâcher sa tante. Si il devait quitter son étreinte, il en mourrait probablement de tristesse.

Il frissonna quand elle glissa ses doigts bouillants entre les siens, mous faute à la force qui lui manquait dans tous les sens du terme, et pourtant roides faute au froid pénétrant dont ils étaient désormais constitués. Il n'était plus capable de le ressentir à proprement dire, mais cette absence de chaleur n'était pour autant pas quelque chose d'anodin. Il la vivait comme une couche de crasse permanente dont il était incapable de se débarrasser. Glissé dans des couvertures, il restait sans température. Les draps restaient aussi froids qu'ils l'avaient été au moment où il s'était mis dedans. De même, ses vêtements restaient aussi morts qu'au moment où il les avait passés, même après les avoir portés une journée entière. Tout cela ne faisait qu'ajouter à son sentiment de blessure qui ne guérirait jamais, ainsi qu'à sa solitude disproportionnée. Il n'était même pas capable de se tenir compagnie à lui-même, ainsi qu'en témoignait son absence de signature thermique.

Son visage relâché prenait l'expression de la maladie. Il entrait dans un état de somnolence nébuleuse. Il avait l'impression d'être devenu un tas de viande coupé, encore palpitante, soulagée qu'on ait cessé de l'inciser mais consciente de son impossible convalescence. Une charpie frémissante et fumante qui appréciait qu'on cesse enfin de la transformer en purée.

Son terrifiant mal-être était toujours présent et n'attendait qu'une occasion valable pour tomber sur lui comme un ras-de-marée de plomb, mais la présence de sa tante avait su éloigner, au moins provisoirement, la perception consciente qu'il en avait. La soif restait plus faible que le reste de ce qui n'allait pas chez lui, ce qui n'était pas peu dire. Aussi inquiétant que cela puisse paraître, c'était une aubaine, car c'était probablement la seule chose qui l'empêchait de succomber à son appétit maltraité et de mordre le premier humain venu.

Ses larmes taries depuis longtemps, il ouvrit doucement des yeux collés les uns aux autres par une matière visqueuse qu'il était étonné d'encore pouvoir produire. Ce n'était que l'eau salée qui avait attaché ses cils ensembles, rien d'autre, mais il se rattachait à cette fausse perception afin de ne pas devenir entièrement fou. Son visage s'orienta doucement. Ses prunelles endormies trouvèrent le chemin de celles de Luisa, qu'il observa en silence, lui laissant par la même occasion la possibilité de contempler le gouffre au fond duquel il continuait encore de sombrer.

Lorsqu'on connaissait Esteban, on savait que c'était le genre de moment où il était capable de rembobiner la scène comme une cassette. De tout se repasser en jugeant d'un point de vue extérieur à lui-même ce qui venait d'arriver. D'éventuellement corriger le tir et d'embêter tout le monde en prouvant une fois de plus à quel point il pouvait être une tête de mule, dotée d'une volonté qu'on aurait jamais imaginé voir chez celui que les médias aimaient à considérer comme un gosse de riche pourri gâté, incapable de supporter la moindre contrariété (et jusqu'à un certain point, ils avaient raison).

Rien de tout ça n'arriva. Une agonie spasmodique passa dans son expression et une fois de plus, il capitula, sans même chercher à cacher le désespoir et la fatigue intense dont il était lentement devenu le vassal. Il avait définitivement perdu la partie. Sa tête retomba lourdement sur l'épaule de Luisa. Bouche entrouverte, visage tendu dans une expression d'impuissante culpabilité, il laissa un lourd vertige tomber sur ses perceptions et l'emporter vers une inconscience dont la douceur n'égalait que le caractère salvateur. Et la pluie, qui toujours frappait les vitres tour autour et au dessus d'eux, glissait ses ondes clapotantes contre son corps et sur ses paupières cotonneuses. Triste mélancolie. Il aurait voulu s'endormir maintenant et ne plus jamais se réveiller.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Dim 2 Oct - 12:33

Dans un autre contexte, Luisa n'aurait pas hésité à tirer la langue à celui qui lui répondait à présent avec un humour acidulé plutôt apprécié. Elle savait parfaitement que le jeune adulte n'avait pas apprécié sa façon de faire. Il fallait avouer qu'elle en avait l'habitude : à part les têtes brûlées comme elle, peu de gens approuvaient ses méthodes. Mais comme cela lui avait toujours été bénéfique jusqu'à présent, elle ne voyait pas de raison de changer de méthode. Un jour, peut-être, elle tomberait de haut... mais ce jour-là n'était pas encore arrivé.

Restait que, même si elle avait accordé une certaine confiance à l'étudiant (renforcée bien évidemment par sa place auprès d'Esteban, et l'estime qu'il avait réussi à atteindre chez Gael), elle n'en était pas au point de se comporter avec lui comme elle le ferait avec ses proches. La mexicaine se contenta donc d'un léger sourire amusé, avant de reporter son attention sur son neveu. Cette absence de réaction, au contraire de tout ce qu'il leur avait imposé jusqu'à présent n'était pas sans l'inquiéter, alors que c'était exactement le point qu'elle avait cherché à atteindre. La cheffe d'entreprise avait tut de même songé qu'après cela, ils pourraient peut-être parler d'autres tabous qui méritaient d'être réglés, mais vraisemblablement Esteban n'était pas en état. Elle avait noté sa faiblesse physique, et le connaissait assez pour se douter qu'il n'allait pas beaucoup mieux psychologiquement, mais Luisa n'aurait jamais pensé qu'il pouvait aller si mal. Ce n'était même pas la propension au drame et à l'exagération du Luz-Descalzo qui était en cause (ç'aurait été bien plus simple), il était tout simplement détruit, cassé au plus profond de lui-même, ayant bien trop subi. C'était un crève-cœur de le voir ainsi et de ne pouvoir proposer d'autre solution qu'un soutien physique, mais parfois il fallait d'abord cela pour espérer une amélioration.

Luisa avait senti le poids d'une nouvelle personne s'asseyant sur le canapé. Sachant qu'il ne pouvait s'agir que de Karl, puisque Gael était en train d'inspecter le penthouse, elle préféra se concentrer sur la forme tremblotante qui tentait de s'installer un peu plus confortablement contre elle. Dans une autre vie, Luisa ne l'aurait jamais laissé faire. Esteban était grand à présent, et il fallait qu'il apprenne à combattre seul les épreuves que la vie (ou Dieu, s'il préférait) lui envoyait. Cependant, cet enfant n'était pas comme tous les autres. Il avait vécu et subi des choses qui étaient déjà suffisamment traumatisantes pour qu'on le laisse se consoler de temps en temps, comme l'enfant qu'il n'avait jamais eu vraiment l'occasion d'être. Elle le serra donc un peu plus contre elle, acceptant implicitement d'être, provisoirement, ce rempart contre les épreuves de la vie. Il avait déjà trop tenté seul, quand on y réfléchissait. Et elle détestait l'entendre pleurer. Un rayon de soleil comme lui (même si le terme paraissait bien inapproprié à présent, songea-t-elle avec une grimace amère), bien qu'il ne s'en rendait que peu compte, ne pouvait pas être si triste. C'était déprimant, même pour elle.

Poussée par cet instinct maternel qu'elle ne dévoilait que très peu (...presque jamais, en fait), Luisa glissa ses doigts avec ceux de son neveu, tentant de le réchauffer doucement. La froideur morte du corps d'Esteban ne la perturbait pas tant parce qu'elle ne l'envisageait pas comme tel (mort, c'est à dire). Vu la façon dont il réagissait, c'était bien compliqué d'ailleurs. Elle avait certes l'impression d'être brûlante à côté de lui, mais elle continuerait de lui fournir sa chaleur tant qu'il le souhaiterait. Esteban avait peut-être peur de se détacher à nouveau, maintenant qu'on l'avait ramené près des siens, mais il fallait également noter que Luisa n'avait pas la moindre intention de le laisser partir. Encore moins dans cet état.

De son côté, le garde du corps avait commencé son inspection par l'étage auquel ils se trouvaient, avant de redescendre à l'entrée, puis de remontrer, le tout en faisant le moins de bruit possible. Pour un humain, il ne se débrouillait pas mal quand il s'agissait d'être discret. C'était une qualité qu'il avait eu le temps de développer en vingt ans de carrière, ainsi qu'une acuité d'observation que ses collaborateurs (car il y en avait, on ne peut être seul quand il s'agit de protéger une famille aussi importante) lui enviaient. Il avait noté que les cartons n'avaient pas quitté l'entrée, et étaient toujours aussi bien scellés que lorsqu'il les avait fermés lui-même avec l'aide de Karl. Il était évident que le jeune vampire n'avait pas envie de s'installer, conclusion qu'ils avaient déjà pu tirer à de nombreuses reprises, même avant le début de cette soirée.

La continuation de son exploration avait mis au jours quelques igloos opaques, mais au-delà, tout était fait pour laisser pénétrer la lumière, dans un décor vertigineux. Les chambres étaient vides, tout comme l'ensemble des pièces, en réalité. Rien ne témoignait d'une présence dans cet immense appartement. L'argentin arriva finalement sur la terrasse, qui surplombait la ville. Il était habitué aux vues somptueuses, suivant Olivia dans le moindre de ses voyages (ou presque) depuis si longtemps, mais jamais il ne s'en lassait. En voilà une nouvelle qu'il pouvait ajouter à la liste. Très probablement l'endroit où se trouvait Esteban quand il avait fini par décrocher, à la suite des nombreux appels de l'homme.

En redescendant, il pénétra dans l'un de ces igloos opaques qui pouvait être l'une des pièces où Esteban "vivait" quand le soleil était levé. Il en avait parcouru plusieurs, mais celle-ci était différente. On aurait dit un laboratoire photo. Quelques bacs étaient encore en place, ainsi qu'une corde pendant contre le mur, qui avait dû permettre d'accrocher les photos juste développées. Gael n'était pas un adepte de l'argentique, mais il pouvait au moins reconnaître quelques marques de cet art d'un autre temps. Appuyant sur un interrupteur, il parcourut la salle du regard, avant de s'arrêter sur un angle artificiel de la pièce. Ses sourcils se froncèrent et il sentit un nouvel élan de compassion à l'égard du Gamin. Il n'y allait décidément pas de main morte.

Sortant son téléphone, il prit une photo de la pièce, et d'autres d'espaces plus réduits, qu'il envoya de suite à Karl, en ajoutant un simple "Je vous rejoins". Inutile de faire suivre le message à Luisa. Elle était bien assez occupée comme cela, et il la connaissait assez bien pour savoir qu'elle pourrait ne pas être capable de garder son calme si elle s'apercevait aussi brutalement que l'état psychologique d'Esteban était si proche de la démence. Malgré ce qu'ils avaient déjà tous vu, l'argentin craignait que la constatation de l'auto-mutilation soit au-dessus des forces de la tante du jeune vampire.

Calmement, il éteignit la lumière et ferma la porte, sans pouvoir s'ôter de la tête l'image de ces griffures au mur et des traits de sang qui dénotaient une faiblesse aussi intense. Il n'aimait pas la façon dont la mexicaine avait procédé, partageant l'avis de Karl sur l'imprudence maintes fois constatée de la sœur de sa patronne, mais il devait reconnaître que c'était une bonne chose d'être intervenus aussi tôt que possible. Sans un bruit (du moins à son oreille) il entreprit de rejoindre les trois autres dans le salon.

Pendant ce temps, Luisa plongeait son regard dans celui de son neveu. Il y avait tant de tristesse, de solitude, de dégoût de soi dans ces yeux clairs qu'elle n'avait pourtant connus que rieurs, joyeux, parfois sérieux ou boudeurs mais jamais aussi éteints, perdus, qu'elle ne pouvait s'empêcher d'être ébranlée. Elle savait pourtant qu'il arrivait qu'il ait, dans ces moments-là, un regain de conscience et d'énergie qui l'amenait une fois de plus à se battre pour ses opinions, mais il lui suffisait de fixer ce regard pour savoir que cela n'arriverait pas. Et cela n'avait rien d'un soulagement. Luisa avait toujours apprécié le côté tête de mule de son filleul, quand il était utilisé à bon escient. Cette fois, elle aurait même préféré qu'il en fasse preuve, rien que pour la contredire. Le voir ainsi, défait, perdu, c'était déstabilisant. Elle avait l'impression de voir pour la première fois ce qu'Olivia pensait continuellement en regardant son fils et ressentait cette envie perpétuelle de le protéger, de l'aider et de lui donner le meilleur pour le voir sourire à nouveau.

Avec douceur, elle passa la main sur la joue de son neveu, un léger sourire réconfortant aux lèvres. Tendrement, elle l'embrassa sur le front et resta un moment son front collé au sien, avant de le laisser se réinstaller comme il le souhaitait. Elle posa ensuite sa tête sur la sienne, le regard fixé sur la vue de la ville à travers les murs vitrés qui arrêtaient la pluie. Sa voix n'était qu'un doux murmure.

"Je serai là aussi longtemps que tu en auras besoin, Tebi. Je reste là."

Il ne savait pas encore à quel point elle était proche de lui, maintenant qu'elle avait déménagé. Mais elle n'était pas contre l'idée de s'installer quelques jours plus haut s'il le fallait. Si c'était ce dont son neveu et filleul avait besoin, elle le ferait sans la moindre hésitation. Comme quoi, l'amour de la famille avait un poids énorme dans son caractère de femme froide et indépendante.

Le regard de la mexicaine se tourna vers le garde du corps qui semblait avoir fini son inspection. Elle l'interrogea du regard, mais ce qu'elle lut ne l'inspira guère. L'argentin lui fit cependant signe de ne pas demander d'explications pour le moment et elle lui obéit, probablement à contrecœur. En attendant, sa main voyageait toujours dans les cheveux de son neveu, caressant parfois sa joue à l'occasion.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Dim 2 Oct - 17:02

Esteban s'était figé. Il demeurait parfaitement immobile, à l'exception du mouvement de sa respiration d'abord saccadé, puis progressivement plus fluide. Tandis que Karl observait la scène, il avait l'impression d'être au chevet d'un mourant qu'on rassurait, qu'on consolait par une dernière étreinte. L'attitude du vampire donnait effectivement l'impression qu'il était en train d'agoniser. C'était devenu physiquement impossible, mais entre la façon dont il s'était privé et la souffrance psychologique qu'il avait intériorisée puis laissée enfler sans limites, l'étudiant imaginait sans mal que le sentiment devait être proche et probablement tout aussi douloureux que si il avait été en train de succomber à une mort physique.

Car il ne fallait pas se leurrer : Esteban était en train de dépérir. C'était son esprit, qui s'éteignait peu à peu. Arrivé au point de non-retour, ils n'arriveraient peut-être plus à l'atteindre, et encore moins à le récupérer. Le risque était réel. Karl connaissait extrêmement bien son ami et savait que même si il n'en donnait pas l'impression, même si elle s'exprimait d'une manière marginale, parfois discrète, Esteban possédait la force nécessaire pour aller au bout de cette idiotie. Il aimait cette flamme, cette volonté, cette détermination, qui a l'heure actuelle paraissait totalement éteinte dans la carcasse vaincue du vampire. Et pourtant, il espérait qu'elles restent absentes de lui suffisamment longtemps pour qu'ils sachent éviter le pire.

Son téléphone vibra à plusieurs reprises. Il comprit tout de suite d'où venaient les messages : personne d'autre que Gaël ne lui aurait rien envoyé à une heure pareille. A l'exception peut-être d'Erin, si elle s'était subitement réveillée et mis bille en tête de demander des nouvelles. Esteban et elle se ressemblaient beaucoup sur ce point et c'était probablement l'une des choses qui les avaient rapprochés : lorsqu'ils voulaient quelque chose, alors cette chose devait leur être mise toute cuite sous le nez immédiatement, sans quoi ils s'agaçaient au delà des mesures jugées correctes par le reste de l'humanité. Mais Karl misait sur Gaël, et il envisagea donc que les messages puissent contenir des choses qu'il valait mieux éviter de communiquer tout de suite à Luisa. Il avait compris qu'elle était impulsive et savait de bouche sûre qu'elle pouvait manquer de tact. Esteban avait besoin qu'elle reste calme et rassurante, qu'elle continue de lui fournir cet abri provisoire, ainsi que cette bienveillance vitale qu'on lui avait cruellement refusé - et dont il s'était cruellement coupé - jusqu'à ce que ses compteurs à sec le conduisent au bord de la démence. Entre autres choses.

Le jeune homme se prépara donc à faire mine de rien. Il ouvrit nonchalamment le combiné et observa en silence les photos qui se téléchargeaient, sans plus de réaction qu'un clignement d'yeux neutre. Il se fit violence. Tout son être voulait continuer à fixer les clichés, à les analyser. Si il quittait ces photos du regard, il craignait d'en perdre le contrôle. Il ressentait l'impression irrationnelle qu'en observant ces murs striés de sang plus longtemps, cette cache rudimentaire et inconfortable, il empêcherait les dégâts d'empirer. Mais rien de tout cela n'avait de sens et il le savait. Il pianota une réponse rapide : "Bien reçu. Je garde ça pour plus tard.". Gaël comprendrait qu'il avait choisi de ne pas partager les informations avec leur troisième acolyte. Karl ferma donc l'appareil comme si ce qu'il venait de recevoir n'avait guère plus d'importance qu'une série de spams, ou que des plaisanteries textées par un quelconque camarade de sa promotion. Il s'autorisa à pincer les lèvres lorsqu'il plongea de nouveau dans la contemplation du calvaire d'Esteban. Ce spectacle était désolant. Même sans connaître le jeune homme, il aurait fallu ne pas avoir de cœur pour rester de marbre face à pareille scène. Pendant qu'il restait immobile, il se perdit dans sa tête et chercha à mettre du sens sur ces images sordides, qui restaient fermement gravées dans son esprit. Malheureusement, ce n'était pas bien difficile de comprendre ce qui avait dû arriver. Malheureusement, ça n'avait absolument rien d'étonnant.

Esteban gardait cette impression tenace d'être un tas de morceaux de viande reliés par des sutures lâches, entassés douloureusement, délicatement. Le moindre mouvement risquait de déchirer ses plaies. Mieux valait donc qu'il reste immobile, baignant dans des fluides sirupeux qui le rendaient visqueux et picotant partout de l'intérieur. Puis il y avait cette source de chaleur. Les bras de Luisa, qui lui fournissaient un repère si lumineux qu'il avait l'impression de sentir le soleil baigner sa peau et le submerger d'une impression factice de confort.

Lorsqu'on était malade, il arrivait parfois qu'on n'arrive plus à se souvenir du sentiment qu'on pouvait éprouver lorsque tout allait bien. Exactement de la même façon, Esteban ne se souvenait plus de ce que pouvait représenter une existence supportable. Chaque parcelle de lui-même dont il avait conscience lui faisait inexplicablement mal, à chaque instant, sans pause ni répit. Il fallut qu'il commence à partir à la dérive pour que son corps et son visage se décrispent un peu. Au bout d'un long moment, l'agréable finit par réussir à reprendre un peu de terrain sur l'abominable. Il aimait sentir le poids de la tête de Luisa contre son propre crâne. Se sentir calé, coincé dans son étreinte chaude, qui peu à peu réduisait le bloc de glace massif qu'il avait au fond du cœur. Ses pensées se désagrégèrent pour ne plus laisser que des impressions. Il soupira. C'était comme d'être dans une couverture. Comme de retrouver son lit après une errance interminable. Le froid ne l'atteignait plus autant, et il en fut ému aux larmes. Il avait pensé ne plus jamais rien pouvoir ressentir de tel. La douleur bien que toujours présente n'avait plus été aussi légère depuis très longtemps. Il se sentait presque bien, malgré l'épée de Damoclès pointée au dessus de sa tête qui lui rappelait, de plus en plus vaguement comme il perdait pied, que tout ceci ne serait jamais qu'un réconfort provisoire. Mais si Luisa disait vouloir rester tant qu'il en aurait besoin. Stop. Il n'était plus capable d'avoir ces réflexions pour le moment.

"Tia... Tu m'as manqué... Toi aussi..."

Au delà de son mal-être, la chaleur rayonnante de Luisa faisait entrer en lui des traits de soleil qui, a défaut de le soulager vraiment ou de lui permettre de voir la situation sous un meilleur angle, l'emplissait d'une affection profonde pour toutes les personnes qui constituaient son entourage proche. Ce sentiment n'avait jamais été très loin. Il mourait d'envie de les voir, de leur parler, de les toucher, d'être simplement avec eux. Il avait dû se faire violence pour réussir à rester à l'écart. A ne rien faire pour les recontacter. Dans tout ce qu'il avait accumulé jusqu'au point de rupture, de débordement, il y avait aussi une immense poche d'amour bouchonnée comme elle n'avait plus aucun destinataire sur qui se dévider. Esteban avait toujours été à la fois affectueux et très démonstratif. Il appréciait très peu la solitude, et encore moins de taire ses émotions. Voilà ce qui arrivait donc maintenant qu'elles avaient l'occasion d'enfin sortir, et qu'il n'avait plus la force de continuer à les refouler. La gorge douloureuse, il passa sa main contre les cheveux de Luisa d'une façon qui ne manquerait pas de déranger quiconque était moins tactile qu'il ne pouvait l'être dans ce genre d'instants. Des larmes courtes et silencieuses coulèrent encore un moment contre son visage détendu.

Puis vint le moment où la donne bascula. Suffisamment calmé pour être en mesure de se concentrer sur le reste de ses perceptions, il prit conscience de sa soif galopante. Elle fit une entrée éclatante, comme sortant d'un ballon de baudruche en le perçant avec un aiguillon. Il ouvrit grand les yeux, terrifié. Une inspiration rauque glissa dans sa gorge rèche. Ses mâchoires lui donnaient l'impression d'être sur le point de déclarer leur indépendance. Il les sentait claquer à intervalle irrégulier. Une douleur aiguë lui rappelait la présence des immondes crocs dans sa bouche. L'odeur omniprésente. Le bruit, les claquements de cœur appétissants dans son oreille. Grand Dieu... Il avait le visage à quelques centimètres seulement d'une jugulaire qu'il voyait palpiter d'ici. Il se figea. L'effort qu'il fit pour ne pas sauter sur Luisa sans crier gare raidit ses muscles et rendit sa voix éraillée :

"Partout... Au secours... Éloigne... Attention... Je..."

Il porta une main à sa bouche et laissa ses yeux partir en arrière. Au même moment, un cri de frustration désespéré lui échappa. Il avait tellement soif... Comment était-il possible pour un besoin d'atteindre une telle intensité ? Il n'avait jamais rien connu de tel. Il planta ses crocs dans son propre bras dans l'espoir de faire taire l'horrible nécessité, mais eut une bien vilaine surprise. Son absence de sang ne fit qu'un tour en même temps qu'une chaleur agréable grimpait de manière fort peu convenable et parfaitement inadaptée. Il sortit immédiatement ses dents, tout à la fois choqué et écœuré.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Lun 3 Oct - 10:35

C'était étrange. Ce silence. Luisa n'y était pas habituée. En temps normal, quand bien même ils traversaient une période où ils étaient plus affectueux l'un envers l'autre, Esteban et elle ne cessaient jamais de parler. Que ce soit pour se prendre la tête gentiment, pour parler de l'évolution de la vie de chacun, ou d'Olivia, qui était leur repère à tous les deux (et qui méritait bien un cadeau digne de ce nom pour la fête des mères, oui, mais quoi ?). Cette fois... il n'y avait rien. Rien d'autre que le silence et le bruit rassérénant de leur respiration, aligné avec la pluie qui tombait dru sur les murs de verre de l'immense penthouse. Il y aurait pu y avoir une sensation de plénitude dans cette configuration. Ce n'était pourtant pas ce que la mexicaine ressentait. Elle savait qu'il n'y avait qu'une personne, en temps normal, avec laquelle Esteban pouvait être si passif, si calme. Il s'agissait de sa mère. Le fait qu'il se comporte ainsi avec elle la dérangeait : elle ne voulait pas prendre la place d'Olivia. Sa sœur avait son propre rôle à jouer, et elle pouvait le mener elle-même.

Luisa savait cependant qu'Esteban n'était pas pour grand chose dans cette configuration. Plus encore, elle savait qu'il avait besoin de tendresse et de réconfort et que, même si elle n'était pas la meilleure à ce jeu-là, elle savait tout de même en faire preuve, surtout envers son neveu. Enfin, pire que tout, elle savait qu'Esteban se rendait douloureusement compte que non, elle n'était pas sa mère. Et elle ne pouvait qu'imaginer la douleur que cela pouvait lui procurer. Une fois de plus, elle ressentit cette envie puissante d'aller chercher sa sœur. Mais elle ne pouvait pas abandonner son neveu maintenant. Même elle, chez qui l'impulsivité et les décisions parfois irréfléchies faisaient loi (on en avait eu la preuve plus tôt dans la soirée) se rendait facilement compte que ce n'était pas la chose à faire. Esteban avait besoin d'elle, à défaut d'avoir sa mère auprès de lui.

La cheffe d'entreprise resta donc aux côtés de son filleul, l'enserrant tendrement contre elle et jouant avec ses cheveux, sans un mot. Il se passa un long moment avant que le jeune vampire ne prenne la parole à nouveau. Luisa tourna légèrement la tête pour le regarder, et entrepris d'essuyer les larmes qu'elle voyait sur sa joue du bout du pouce avec un sourire tendre aux lèvres.

"Je suis là maintenant Tebi. Je suis là..."

Dans son regard marron, il était possible de déceler cette étincelle de douceur et d'amour familial qu'elle n'accordait qu'à très peu de personnes. Elle n'avait en général pas besoin de le montrer à Esteban, car ces deux-là savaient que ce qui les liaient était une sorte de "je t'aime - moi non plus", une relation ayant son lot d'agacement et de frustration, mais dont la base restait un profond amour pour l'autre. Ils n'avaient pas besoin de le dire, et si le jeune homme voulait exprimer ses sentiments, il le faisait généralement à l'égard de sa mère, qui acceptait ce genre d'extériorisation bien mieux que n'importe qui, y compris Luisa. Mais, une fois de plus, ils n'étaient pas dans une situation normale, et la mexicaine était prête à faire quelques efforts. Même celui de laisser son filleul passer sa main dans ses cheveux bien que cela lui retire un léger frisson. C'était un geste qu'elle faisait sans problème mais qu'elle avait du mal à recevoir, sans qu'elle ne comprenne exactement pourquoi la sensation lui était désagréable. Mais ce n'était pas la peine de partir dans des explications, mieux valait laisser faire.

Prenant sur elle, Luisa avait donc gardé son neveu dans ses bras jusqu'à ce que ce dernier se calme. Le retour de Gael n'avait pas changé grand chose, même si la mexicaine sentait que le garde du corps lui cachait quelque chose. Elle pouvait néanmoins aisément comprendre que -quoi qu'ait trouvé l'argentin- sa priorité à elle devait être le jeune adulte qu'elle serrait contre elle. Elle détestait ne pas connaître toutes les cartes d'une situation, encore moins quand elle y était plongée jusqu'au cou, mais elle comprenait que, dans ce cas précis, il lui fallait passer outre sa frustration.

Ce fut Esteban lui-même qui changea la donne. Au bout d'un moment, alors qu'il avait l'air plutôt détendu, elle le sentit se raidir contre elle. Luisa n'eut pas le temps de réaliser exactement ce qu'il se passait que déjà son neveu s'éloignait, en s'exprimant par bribes qui firent leur chemin dans l'esprit de Luisa, dont les yeux s'illuminèrent de compréhension.

"Tebi..."

Elle n'eut cependant pas le temps d'en dire davantage, car le jeune homme choisissait à ce moment-là de se planter les crocs dans le bras. Un haussement de sourcil fut la seule réaction de Luisa, alors qu'elle observait celles de son neveu. L'incrédulité et le dégoût qu'elle pouvait lire chez lui montrait qu'il n'avait pas tout compris au sujet de sa transformation...

"T'as pas lu toute la bibliographie, hein..."

Si les mots étaient moqueurs, le ton restait doux, compréhensif. Luisa savait bien que l'héritier Luz-Descalzo avait envisagé une transformation (il l'avait avoué à sa mère dans cette lettre), mais que cette dernière s'était révélée être une agression brutale et inattendue. Il n'avait probablement pas eu le temps de se familiariser avec tout ce que cela impliquait, y compris le venin vampirique, et Luisa doutait que ce genre d'informations soit au programme de son éducation.

"Luisa."

Au ton impératif, la mexicaine leva la tête et croisa le regard dur de Gael. L'homme s'était approché du canapé et paraissait sur la défensive, autant pour éviter une catastrophe sanguine que pour l'empêcher de faire une remarque qui pourrait replonger son neveu dans de plus sombres raisonnements. Elle hocha imperceptiblement la tête, non sans contrariété. Elle détestait que l'homme fasse preuve d'une telle autorité à son égard, mais elle savait qu'il avait raison. Elle ne devait pas laisser son caractère cynique l'emporter, ou bien ils risquaient de perdre Esteban à nouveau, et le retrouver serait dès lors encore plus compliqué. Elle soupira et reprit, avec autant de douceur qu'elle en était capable.

"Tebi, tu te souviens de la discussion que nous avons eue tout à l'heure ? A propos du procès ?"

Il fallait l'amener à prendre la décision de lui-même. Même à contrecœur. S'ils le forçaient, ils le perdraient à jamais.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Lun 3 Oct - 15:08

La violence avec laquelle la soif l'avait frappé avait permis à Esteban de percer le cocon d'irréalité qui l'entourait, et en cela, avait été salutaire. Il s'éloignait aussi de ses ressentis profonds, obligé par l'urgence de ce qui arrivait à l'extérieur de lui. Ca aussi, c'était probablement une bonne chose, étant donnée la mer de pensées acide amer qui bouillonnait dans sa tête lourde et douloureuse, et partout ailleurs dans ses viscères torturées. Le passage de l'impression de cauchemar à la réalité lourde, immuable, l'aurait probablement empli d'un désespoir tel qu'il en serait devenu encore plus inconsolable.

Dépité, il tourna la tête dans la direction de Luisa, qui venait de faire une plaisanterie d'un goût douteux, pour changer. Il avait l'impression de la voir clairement pour la première fois depuis de très, très longues minutes. Le temps s'était étiré dans un espace alternatif qu'il lui était impossible de mesurer. Il aurait tout aussi bien pu faire jour dans moins d'une heure. La perte de repère lui donna le vertige mais cette fois, l'effet ne fut pas suffisant pour qu'il reste silencieux.

"Non et ça ne m'intéresse pas de le faire..."

Mais l'effet de la morsure qu'il s'était infligé refluait, le laissant seul avec sa soif insoutenable. Il se mordilla la lèvre en prenant soin de ne pas la transpercer avec ses crocs. Il plaqua ses mains contre ses oreilles avec force pour tenter de ne pas entendre les battements de cœur de ses visiteurs. C'était peine perdu, mais en retenant sa respiration, aussi désagréable que fut cette expérience, il parvint au moins à se couper de l'odeur pernicieuse qui lui faisait tourner la tête. Paniqué, il jeta des coups d'œil volatiles aux quatre coins de la pièce, et plus appuyés sur les trois humains qui restaient plantés devant et à côté de lui sans donner l'impression de vouloir bouger. N'avaient-ils pas compris qu'il ne saurait plus se retenir bien longtemps, qu'importe la volonté qu'il y mettait ? Il fallait qu'ils partent ! Et maintenant !

Il le leur aurait probablement demandé dans la seconde si Luisa n'avait pas été plus rapide que lui à prendre la parole, tentant de faire appel à des souvenirs qui déjà lui étaient devenus nébuleux. Bouche entrouverte sur ses canines brillantes, il parut se perdre encore une fois, prouvant par là-même que son regain de lucidité n'était qu'un ersatz de solidité mentale trompeur. Il pouvait retomber dans son incohérente léthargie d'une minute à l'autre, probablement sans prévenir. Il n'était même pas certain qu'il ait besoin d'un déclencheur.

Suite à un long moment de fouille, il parvint à se rappeler vaguement de l'arrivée de Luisa. Il re-situait le contexte. Elle avait sonné... Ils avaient discuté.. Ils.. Euh. La scène de l'ascenseur avait-elle réellement eu lieu ? Il s'en souvenait comme d'un rêve à moitié oublié. Il n'y avait plus d'image après ça. Il s'était réveillé sur ce canapé et ils étaient tous là, autour de lui. Il comprenait maintenant qu'elle avait dû les appeler tandis qu'il était inconscient.

Mais il cerna surtout où elle voulait en venir. Voilà que les mots échangés derrière la porte, avant qu'il n'ouvre, lui revenaient avec une clarté tranchante. Elle avait tenté de le convaincre qu'il devait se nourrir, car il ne serait jamais capable d'assister au procès, ni même de le préparer, en restant dans son actuel état. Il savait qu'elle avait raison, mais il ne pouvait pas l'admettre. C'était au delà de ses forces.

Son corps se glaça d'effroi. Visage déformé par la peur, il recula en secouant la tête frénétiquement, en signe de négation.

".. Non. Non, non, non, non, non... C'est hors de question. HORS DE QUESTION."

Il était à l'autre bout du canapé. Son dos heurta Karl, qui y était encore assis et qui avait décidé de ne pas bouger. Esteban ne pourrait pas dire qu'il avait cherché à le coincer : c'était lui qui lui était tombé dessus. Le vampire émit un cri strident entre ses deux mains jointes, fermement plaquées à sa bouche. Luisa faisait l'effort de parler en anglais, si bien qu'il comprenait une partie de ce qui arrivait. Quant à Esteban, il évoluait entre ses deux langues de manière totalement aléatoire. Parfois, il lui arrivait de sortir deux ou trois propos dans un langage intelligible pour son ami. Le reste du temps, il devinait avec le contexte ou les traductions de Gaël. Quoiqu'il en soit, il était à peu près au jus de ce qui était en train d'arriver, et prêt à réagir en fonction.

"Sois réaliste... ça ne marchera pas si tu ne te nourris pas. C'était vraiment ce que tu avais prévu initialement ? Te laisser transformer puis dépérir jusqu'à devenir incapable d'esquisser le moindre geste ou de sortir sans risquer d'attaquer les passants ? Parce que ça vaut le coup, ça ? Tu es déjà transformé... Que tu boives du sang ou non, ça n'y changera rien. La seule différence, c'est l'issue. Ton père derrière les barreaux, ou toi à la une des journaux après avoir accidentellement ouvert la gorge d'un juré ?"

Il arrivait aussi à Karl d'être culotté et de jouer serré lorsqu'il pensait que c'était vraiment nécessaire. Ce qui était le cas présentement. Si on ne le secouait pas violemment, Esteban ne prendrait jamais cette décision seul. Et si il ne la prenait pas seul, ils allaient au devant d'une très sombre période, car il ne le leur pardonnerait jamais.

L'effet des remontrances de Karl fut immédiat. Le visage du jeune mort -vivant se défit et il eut l'impression de se changer en glaçon bourdonnant. Des volutes bouillantes et froides roulaient contre la peau de ses joues. Sa gorge était en feu, et ce n'était pas la soif. Son ami avait tapé juste. Il ne le connaissait que trop bien.

Esteban pouvait être très peu réfléchi, mais lorsqu'il avait envisagé cette transformation dans les premiers temps, il n'avait jamais songé à cette grève de la faim qu'il s'imposait pourtant. Il fallait dire que tout n'avait été que très hypothétique pour lui, jusqu'à ce qu'un accident rende tout beaucoup trop réel. L'acte de boire le sang ne l'aurait probablement pas autant dérangé si on ne l'avait pas agressé. Devenir cette monstruosité et agir comme telle aurait été juste un peu plus acceptable si la majorité des vampires qu'il avait rencontré par la suite ne lui étaient pas apparus comme d'horribles criminels, capables du pire, et dénués d'empathie. Mais, surtout... Surtout...

Devenir cette créature hideuse et assumer cette disgrâce lui aurait peut-être semblé possible si il n'avait pas vu de ses yeux l'horreur, la tristesse, le dégoût qu'il inspirait à sa propre mère. Oh, qu'elle avait été blessée... Déçue et horrifiée au delà de toute mesure. Cela changeait-il quoique ce soit qu'elle ait été agressée la veille et que cela explique la violence avec laquelle elle avait réagi ? Non. C'était même pire. Il éprouvait une honte et une blessure indicibles, à l'idée de lui avoir fait autant de mal. Il aurait son visage terrifié gravé sur la rétine pour le restant de sa vie. Touché mortellement au cœur, il porta son visage au creux de ses mains et mis de longues secondes à retrouver le souffle nécessaire pour répondre entre deux sanglots naissants :

"Non... Elle va me détester encore plus... Elle va avoir mal... Je l'ai vu... Tellement mal... Ce sont tous des monstres... J'ai vu ce qu'ils font.. Je ne veux pas être comme eux... Je ne veux pas qu'elle ait honte de moi..."

Face à une nouvelle crise de sanglots si puissants qu'ils en auraient presque faits trembler le canapé, Karl, un peu désemparé mais pas mécontent de son résultat, posa une main sur l'épaule du vampire sans oser esquisser de geste plus intime. Esteban ne le lui avait jamais autorisé et il ne voulait pas abuser d'un instant de faiblesse de sa part. Il préféra interroger les autres du regard afin d'avoir leur avis sur la suite.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Mer 5 Oct - 20:28

Si accepter qu'Esteban lui ouvre sa porte n'avait pas été une négociation facile, ils entraient là dans la partie la plus serrée que la mexicaine ait jamais eue à jouer. Elle connaissait son neveu, bien plus peut-être que certains ne le pensait, et elle ne doutait pas que l'idée de boire le sang d'un être humain le répugnait. Seulement, il fallait qu'il le fasse, et il fallait que son entourage parvienne à le convaincre de le faire de lui-même. Il aurait été bien plus aisé de lui mettre un bras dans la bouche pendant qu'il était en train de geindre, mais même Luisa était assez lucide pour savoir que jamais il ne leur pardonnerait. Et un Esteban grincheux était un délice comparé à un Esteban rancunier, alors un Esteban à qui on avait ôté son pouvoir de décision et forcé à accomplir des actes qu'il ne souhaitait surtout pas faire, on vous laisse imaginer (Bon, c'est facile, demandez à Darian).

Il était donc essentiel que le jeune vampire abdique et accepte de se nourrir de lui-même. Cependant, ce n'était vraiment pas une mince affaire. Doucement, Luisa essaya de remettre les choses en perspective, en rappelant le procès. Sa première tentative de communication avait été avortée assez arbitrairement par le garde du corps (qui était bien bavard en l'absence de sa patronne, selon Luisa, qui appréciait moyennement qu'on la recadre), mais cela n'avait pas empêché Esteban de lui répondre, preuve aux yeux de la mexicain qu'il avait assez repris du poil de la bête pour qu'ils s'attaquent au nœud du problème.

Malheureusement, cela voulait également dire qu'il était assez d'attaque pour se récrier avec toute la véhémence qu'on lui connaissait. Face à lui, Luisa restait de marbre, ne semblant pas le moins du monde affectée par le fait que son filleul lui crie dessus. Sans aller jusqu'à dire qu'elle en avait l'habitude, elle s'était néanmoins attendue à ce type de réaction, cela ne l'étonnait donc pas plus que cela. Elle s'apprêtait à continuer son argumentaire, mais Karl (qui n'avait pas bougé du canapé et se trouvait donc maintenant collé à Esteban, le petit chanceux !) décida d'intervenir à son tour.

Concis, clair, efficace. Luisa comprenait de mieux en mieux pourquoi Gael avait choisi de s'entourer du jeune homme, et se félicitait d'avoir accepté qu'il se joignent à eux ce soir. Elle avait entendu des échos (passablement déformés) du caractère de l'étudiant, mais le voir en action était autre chose. Il étudiait bien la communication, lui aussi ? Non, parce que la mexicaine cherchait un attaché de presse...

Blague à part, Luisa hocha la tête, l'expression sérieuse, aux paroles de Karl, prenant bien soin de ne rien ajouter de suite. Elle avait bien vu que les propos du jeune homme avaient atteints son ami, et Luisa savait qu'Esteban prendrait la moindre occasion de rebondir sur autre chose si quelqu'un d'autre prenait la parole. Elle resta donc muette, signifiant par là être totalement d'accord avec ce qui venait d'être dit.

Ce fut donc Esteban qui rompit le silence. Une fois encore, il paraissait tellement blessé et abattu qu'il était difficile de ne pas se sentir affecté. Le voir plongé son visage dans ses mains donna à Luisa l'envie immédiate de le prendre dans ses bras, envie qu'elle maîtrisa au mieux. Maintenant n'était plus le moment de consoler. Pour quelques instants, il lui fallait être ferme et conclure son contrat. Les embrassades attendraient.

La cheffe d'entreprise comprit tout de suite à qui son neveu faisait référence. "Elle", ne pouvait être que sa sœur qui, si elle avait bien suivi, avait fait parti du commando qui avait découvert Esteban transformé dans son studio et qui avait extrêmement mal réagi, partiellement faute au viol sanguin qu'elle avait subi la veille. Et partiellement à cause de son trop-plein de fanatisme religieux, qui voyait le mal partout. Une fois encore, la mexicaine ressentit l'envie de sortir de cette pièce et de partir chercher son aînée par la peau des fesses afin qu'elle constate d'elle-même l'état lamentable dans lequel elle avait mis son fils à cause de ses croyances stupides. La flamme dût se lire dans ses yeux marrons parce qu'elle sentit une main chaude, réconfortante mais ferme, se poser sur son épaule. Elle aurait reconnu le toucher de l'argentin entre bien d'autres, et leva donc un regard affecté sur Gael, qui semblait avoir une discussion silencieuse avec le troisième occupant Norme de la pièce. La pression, légère mais présente, était cependant claire comme de l'eau de roche : Il ne la laisserait aller nulle part.

Le garde du corps avait suivi la situation sans faire d'autre intervention que celle visant à calmer le cynisme de Luisa. Il n'était pas le plus à-même de raisonner Esteban, et certainement pas celui qui le connaissait le mieux, bien qu'ayant vécu de nombreuses années à ses côtés, par le biais d'Olivia. Luisa avait été maternelle et réconfortante. Karl agissait comme un catalyseur, mettant le jeune vampire en face de ce qu'il ne souhaitait pas affronter, ce sur quoi il ne voulait pas se pencher. La mexicaine était évidemment capable d'en faire autant, mais elle perdait alors cette fenêtre de protection et de chaleur. Ceci dit, maintenant qu'Esteban avait mentionné (même sans le dire clairement) sa mère, peut-être Luisa avait perdu partie de son image bienveillante. L'argentin réalisa qu'il était le mieux placé pour répondre au jeune Luz-Descalzo en ce qui concernait l'état de sa mère.

"Gamin... elle ne te déteste pas, et je pense que la honte est la dernière chose qu'elle ressent à ton égard. Si elle a honte de quelqu'un, ces derniers temps, c'est d'elle-même."

Il jugea inutile de développer. Si Esteban lui demandait des précisions, il les lui donnerait, mais il estimait que ce n'était pas pertinent pour le moment. Sentant que c'était potentiellement à elle d'insister, Luisa enchaîna, tout en avançant pour tenter de prendre les mains d'Esteban dans les siennes afin qu'il cesse de cacher son visage.

"Et quand bien même ce serait le cas, de quoi aurait-elle le plus honte, à ton avis ? Que tu te sois nourri avec le consentement de tous ceux qui sont impliqués, ou que tu aies violemment attaqué quelqu'un, voire plusieurs personnes, parce que tu ne pouvais plus te retenir après toutes ces semaines de jeûne ? Parce que ne pense pas que tu pourras rester de marbre au procès si tu es dans cet état, Esteban. Je reconnais ta force de caractère, mais là c'est impossible. Même pour toi."

Elle enfonçait le clou, elle le savait. C'était risqué, Esteban pouvait extrêmement mal réagir, une fois de plus. Mais Luisa l'avait toujours asticoté, poussé dans ses derniers retranchements. Ce n'était donc pas un comportement inhabituel de sa part. Elle espérait simplement que ce ne soit pas de trop, ce qui expliquait qu'elle avait quand même fait montre de douceur dans sa voix, au lieu de l'habituelle fermeté qu'elle pouvait réserver à ses collègues.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Mer 5 Oct - 23:58

La gorge nouée, Esteban était au bord du précipice. Prêt à lâcher le rebord de réalité qu'il avait su agripper en vol afin de se laisser sombrer dans ce trou sans fond, plein des vapeurs empoisonnées dont le gonflaient son désespoir. Les propos de Karl avaient été durs et avaient fait remonter à la surface l'un des nœuds du problème, même si il n'existait évidemment pas qu'une seule raison à son refus catégorique de boire du sang humain. Il en existait tout de même une principale, autour desquelles les autres s'étaient greffées au fur et à mesure qu'il accumulait les mésaventures désagréables. Il s'agissait de sa mère, et la façon dont elle le considérerait pour s'être laissé aller à cet acte inhumain, lorsqu'il avait la possibilité d'y résister.

Évoquer Olivia lui était difficile. Tout comme la présence de Luisa, de Karl et de Gaël lui paraissait coupante et douloureuse, le souvenir de sa mère possédait un goût aigre doux, qui n'aurait que peu de mal à glisser sur l'arrière de sa gorge, à y former une boule, à lui donner la nausée. Elle lui manquait tant qu'il se sentait paralysé de tristesse rien qu'à avoir parlé d'elle sans mentionner son nom. Ses mains tremblantes cachaient un visage congestionné d'une souffrance si profonde qu'elle lui perçait le cœur comme un trou noir percerait l'univers. Il n'était pas utile pour les autres de voir son expression pour comprendre la violence des émotions qui le traversaient, car il avait émis une série de gargouillements caractéristiques. C'était si puissant que des sanglots ne suffisaient plus pour exprimer cette peine. Sa gorge cherchait à se retourner comme un gant. Tout à l'intérieur y était serré, et possédait le goût aigre de la désolation.

Il parvint tout de même à s'étonner d'entendre le garde du corps de sa mère prendre la parole, lui qui habituellement restait aussi discret et silencieux que Karl savait l'être en situation de crise. Son intervention devait avoir de la valeur, sans quoi il n'aurait pas pris la peine de s'exprimer. Dépassé, Esteban cherchait à comprendre pourquoi il avait cru bon de lui dire ça. Il ne comprenait pas, et il avait trop mal pour réfléchir. Pourquoi Olivia aurait-elle eu honte d'elle ? Étaient-ce les séquelles de son agression ? Ayant lui-même été une victime plusieurs fois dans sa vie, il savait de source sûre ce que l'on pouvait ressentir, suites à ce genre d'événements. Ironiquement, on finissait par se sentir sale, à se sentir coupable, alors qu'on n'avait fait que subir un acte malveillant duquel on n'était absolument pas responsable.

Une avidité taboue grimpa en lui, si puissante qu'il ne put la cacher. Ses doigts glissèrent juste assez pour libérer son regard brillant d'émotion. Son tranchant clair darda le garde du corps, poignant, passionné, comme en quête d'informations supplémentaires. Des questions dévalaient dans sa  tête et se bousculaient sur sa langue scellée. Il en aurait hurlé de frustration. Pourtant, il se forçait au silence. Il se rendit compte que Gael voyait sa mère constamment. Il travaillait pour elle, et c'était bien normal. Peut-être avait-elle posé sa main sur lui dans la journée. Si il se concentrait, serait-il capable de sentir une once de son parfum mêlée aux fibres des vêtements du garde ? Elle n'était qu'à un intermédiaire de lui. Si proche et pourtant si loin. Il aurait suffi qu'il demande pour avoir de ses nouvelles, mais il était pourtant incapable de s'y résoudre, car cela ne ferait qu'augmenter les risques qu'on cherche à la mener vers lui. Qu'il était difficile de bien se comporter... Qu'il eut été facile de laisser son égoïsme emporter sa volonté.

Coupant court à son dilemme et à la torture qu'il représentait, Luisa décida d'intervenir à son tour. Elle le força à retirer les mains qui cachaient encore son visage. Il ne chercha pas à se battre contre elle. Il l'aurait probablement pu, mais il était au delà de ses limites et avait peur de ce qui pourrait arriver si il forçait encore. C'était déjà à grand peine qu'il se retenait de sauter sur les autres. Les yeux vifs du jeune homme tournèrent sur Luisa, humides, mais surtout craintifs. Ce n'était pas le regard de l'héritier richissime, tête de mule et prêt à se récrier jusqu'à l'épuisement si on ne lui donnait pas  raison. Non, ici, il n'y avait plus de compétition. Juste plus qu'un adolescent épuisé, conscient de sa complète incapacité à se protéger des propos pernicieux de sa tante, qu'il savait être ses armes les plus affûtées.

Cela aurait déjà été compliqué pour lui de lui tenir tête si elle n'avait pas eu raison.

Mais ici, rien ne lui fut épargné. Elle avait la logique pour elle. Une logique qu'il avait refusé de voir. Non, pire... Elle formulait les choses sous un angle qui était nouveau pour lui. La situation ne lui était jamais apparue sous cet éclairage, et ainsi qu'en témoignait son visage en décomposition progressive, c'était dévastateur.

Quelque chose accepta enfin de faire un déclic, dans sa tête, fatigué de résister en vain contre l'irréfutable. Lentement, des évidences lui apparurent et s'ancrèrent en lui, à la fois bouillantes et glacées. Il ne tiendrait pas jusqu'au procès. C'était tout bonnement impossible. Finirait par venir un moment où il se laisserait mourir ou bien où il devrait accepter cette ultime corruption qu'était sa soif de sang. Même si il parvenait par un quelconque miracle à jeûner jusqu'à la salle d'audience, il ne pourrait jamais supporter la présence d'autant de personnes rassemblées. Déjà maintenant, avec trois humains seulement, il se savait incapable de tenir bien plus que quelques minutes supplémentaires. Puis il y aurait son père. Ses propos. La façon dont il l'humilierait. Il ne le supporterait jamais. Être vulnérable à ses piques était une chose. Risquer d'égorger quelqu'un faute à la colère qu'il chercherait immanquablement à faire naître en lui, par contre ? Sachant qu'il était parfaitement capable de fomenter ce genre de plan volontairement ? Ce que Karl et Luisa lui avaient annoncé... Ce n'était pas une mauvaise augure. C'était ce qui allait immanquablement arriver, si jamais il ne prenait pas une décision difficile. Même Esteban, malgré sa mauvaise foi légendaire, était capable de le voir.

Et incapable de le supporter, car effectivement, quelle plus grande honte pourrait-il jamais faire à sa mère ? Elle aurait là la preuve définitive de sa monstruosité.

Face à cette constatation  terrifiante, il porta les mains autour de sa tête. Une aspiration suraiguë, comme un sifflement. On l'avait obligé à ouvrir cette porte et ce qu'elle contenait n'était pas anodin. Deux émotions violentes et contradictoires l'envahirent. La première, un bonheur hideux. Une satisfaction monstrueuse à l'idée de ce qu'il s'apprêtait à accepter de faire. Une chaleur fantomatique dans tous ses membres. Des vibrations d'anticipation bouillonnantes dans ses muscles abdominaux. Il allait boire. Enfin il allait pouvoir goûter ce liquide délicieux dont il n'avait fait que sentir l'odeur de loin... Ne faire qu'un avec cette envie brûlante, se réconcilier avec lui-même de la plus satisfaisante des façons. Réchauffer son organisme moribond. Retrouver vie et couleurs.

La seconde, c'était la terreur. Une peur rampante, une peur paralysante qui observait le reste de ses ressentis à la loupe et constatait, hagarde, alertée, qu'ils n'auraient jamais dû faire partie de lui. Quelque chose en lui avait changé. Il craignait que ça ne soit que le début. Ne serait-il pas condamné à se perdre lui-même, une fois qu'il aurait commencé à boire du sang ? Sa personnalité n'allait-elle pas s'étioler petit à petit pour ne plus laisser qu'une ombre maléfique et meurtrière, similaire à celles qu'il avait déjà vues à l'œuvre ?

"... J'ai peur... Tia... Qu'est-ce qu'il restera de moi si je fais ça ? Je le sens qui cogne... Ce monstre. Ce n'est pas moi... Ce n'est pas moi tia... Je ne veux pas qu'il prenne ma place..."

Quelques hoquets désespérés lui échappèrent malgré la panique blanche qui émanait de lui, comme des flèches froides jetées en tous sens. Il avait baissé les bras. Il en comprenait mal les enjeux pour le moment, car le tourbillon d'effroi l'empêchait de voir plus loin que le bout de son nez, mais il avait fini par accepter de faire ce qu'on lui demandait. Et d'autres nœuds apparaissaient, au delà de ceux qui venaient d'être savamment démêlés. Il les aurait habituellement tus, mais à quoi bon ? Ils avaient gagné. Eux, et la bête qui se tapissait en lui.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Mer 12 Oct - 21:20

C'était un charnière. Un moment délicat qu'il fallait négocier avec finesse, mais aussi une certaine fermeté. On pense toujours d'Esteban (du moins de l'image que les journaux renvoient de lui) qu'il n'est qu'un adolescent capricieux et influençable, que n'importe qui (et à fortiori quelqu'un de plus expérimenté que lui) pourrait aisément manipuler. Les trois humains présents dans cette pièce ce soir savaient que ce n'était que la partie émergée de l'iceberg. Lorsqu'il en estimait le devoir, l'héritier Luz-Descalzo savait faire preuve d'un esprit de contradiction, d'une entêtement et d'une détermination qui faisaient que même le plus persuasif d'entre eux ne pourrait parvenir à quoi que ce soit seul. Quand Esteban avait décidé de quelque chose, c'était en général un jugement ferme et définitif, et il devenait très, très compliqué de lui faire comprendre qu'il valait peut-être mieux changer d'avis. Darian l'avait expérimenté et cela s'était retourné contre lui. Luisa espérait simplement qu'il n'en serait pas de même pour eux.

C'était Karl qui, le plus simplement du monde, avec quelques phrases précises et ciblées, avait commencé à atteindre la résistance du nouveau vampire. Puis, à l'étonnement de (presque) toutes les personnes présentes, Gael avait enchaîné, s'octroyant l'intérêt manifeste du jeune homme, bien qu'il tentait de son mieux de ne pas le montrer. Le garde du corps avait senti le regard clair d'Esteban posé sur lui, avide de nombreuses choses, mais rien n'avait été formulé. C'était cependant suffisant pour que Luisa saisisse l'opportunité d'asséner à son neveu une sorte de coup de grâce en mentionnant que ce qu'Esteban faisait avait plus de chances de desservir son objectif qu'autre chose, en fin de compte.

Ce n'était pas une tâche que la mexicaine accomplissait de bon cœur. Qu'on le croie ou non, martyriser son filleul n'était pas son activité favorite, bien qu'il lui arrive fréquemment d'en donner l'impression. L'asticoter, le traîner hors de sa zone de confort -mais toujours sous contrôle- ça oui, mais lui infliger cette peine et ces réalisations douloureuses, non, ce n'était pas totalement elle. Néanmoins, il s'avérait parfois que la manœuvre soit nécessaire. En cette soirée, par exemple.

Le visage d'Esteban donna l'impression de se décomposer. Apparemment, il n'avait pas vu la situation sous cet angle, ce qui n'étonnait pas vraiment sa tante. Ce n'était pas la première fois qu'elle constatait qu'Esteban était parfois capable d'envisager de nombreuses choses sur le long terme, mais incapable d'en soupeser l'ensemble des implications. Ce n'était même pas la première fois qu'elle se faisait cette réflexion depuis qu'elle avait frappé à la porte de cet immense appartement. Et pourtant, elle n'en retirait pas cette satisfaction qui venait souvent avec la sensation d'avoir prouvé à son interlocuteur qu'il avait tort. Au contraire, une part d'elle se sentait désolée pour lui, et attristée d'avoir dû lui mettre cette vérité devant les yeux. Cependant, l'ignorance n'aurait pas servi l'américano-mexicain très longtemps. Il aurait fini par comprendre les risques que son plan comportait. Sûrement le savait-il déjà, mais était simplement incapable de faire face à toutes les implications. Il s'agissait là de la solution la plus probable, selon Luisa. Son filleul était loin d'être idiot. Il avait certes une intelligence qui avait tendance à ne pas se montrer dans les situations les plus évidentes, mais il n'était pas stupide, loin s'en fallait. Il possédait par contre une extrême capacité à se voiler la face, certainement héritée de sa mère. Un autre problème dont il faudrait qu'elle discute avec sa sœur, quand le moment sera venu.

Ce qui n'était clairement pas le cas.

Dans le silence qui suivit les paroles de Luisa, on pouvait presque sentir les rouages tourner dans l'esprit d'Esteban. L'atmosphère était tendue, chacun sachant parfaitement que la décision qui viendrait serait primordiale. Ce n'était pourtant pas non plus le moment d'insister. Faire une remarque de trop aurait pu braquer le jeune homme, alors qu'il prenait pleinement le sens de ce qui venait d'être dit. Luisa n'avait pas lâché les mains de son neveu, agissant comme un soutien apaisant, mais le propriétaire du penthouse le fit de lui-même. Sa tante l'observa sans un mot, les lèvres serrées. On sentait qu'elle se faisait violence pour ne rien dire, malgré les nombreuses choses qui lui venaient en tête. Il était important que ce soit Esteban qui s'exprime le premier, sans quoi il aurait l'impression qu'on lui force encore plus la main, ce qui ne serait pas une bonne chose. Ceci dit, Luisa était inquiète, et elle lança un regard aux deux autre Nomes de la pièce pour savoir ce qu'ils pensaient de ce qui était en train de se passer.

Gael lui répondit par un léger hochement de tête. Ils avaient certainement obtenu du gamin qu'il se résigne à se nourrir. La suite des événements s'annonçait toute aussi hasardeuse que ce qui avait précédé, mais ils devraient parvenir à quelque chose à eux trois. Le garde du corps détourna le regard vers le sol près du canapé, où était posé le sac à main de la cheffe d'entreprise. Luisa répondit à la question sous-jacente par un sourire qui n'avait rien d'amusé. Elle savait ce qu'il cherchait, et redoutait mine de rien le moment où ils devraient s'en servir.

Ce fut le moment qu'Esteban choisit pour s'adresser à elle et lui parler de ses peurs. La mexicaine plongea son regard dans le sien, les billes claires et affolées rencontrant le marron sombre mais calme. Quand elle répondit, Luisa tenta de transmettre la confiance qu'elle avait en ses propres paroles.

"Tu seras toujours là, Tebi. Il ne prendra pas ta place, jamais. Tu es plus fort que cela. Tu possèdes une force et une volonté que je n'ai jamais rencontré chez personne d'autre. Tu n'es pas un monstre et tu n'en deviendras pas un. C'est bien pour cela que tu acceptes maintenant de prendre une décision difficile, mais qui te permettra de rester toi-même sur le long terme."

Doucement, Luisa posa ses mains sur chaque joue de son filleul pour qu'il la regarde toujours dans les yeux, la sincérité débordant de ses gestes.

"Je te fais une confiance absolue. Il ne prendra pas ta place. Tu aurais pu m'attaquer quand tu m'as ouvert la porte un peu plus tôt. Ou dans l'ascenseur. Ou à l'instant, encore. Mais tu as préféré t'éloigner. Tu n'es pas un monstre, Esteban. Tu es la personne la plus courageuse que je connais. Et ça, ça ne changera pas. Jamais."

Elle lui caressa tendrement la joue avant de laisser ses bras descendre le long de ses épaules, puis de lui prendre les mains et de les serrer doucement. Elle croyait profondément à ce qu'elle venait de dire, bien plus qu'elle n'avait jamais cru en Dieu. Mais elle n'allait certainement pas le dire ainsi.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Ven 14 Oct - 11:54

Par nature, Esteban était frigorifié. La terreur ne faisait que renforcer cette impression qu'il avait d'avoir avalé un glaçon qui, depuis son estomac, laissait des rayons froids irradier dans l'ensemble de son corps inconsolable. Le monde tournait encore. Il prenait une face hideuse, insoutenable. Tout lui était hostile, sauf ces présences aimantes autour de lui. Mais ces dernières ne suffiraient pas. Leurs mots sonnaient creux. Il ne parvenait pas à leur faire confiance. Autant lui demander de sauter dans le vide depuis le rebord de sa terrasse en lui assurant qu'un oiseau géant apparaîtrait au dernier moment pour le rattraper et lui éviter une chute mortelle. Luisa, Karl et Gaël n'étaient plus des êtres humains mais juste des marionnettes fausses dont les sourires, les gestes, les efforts n'avaient aucune signification. Même entouré, Esteban restait seul.

Ils ne pouvaient pas l'accompagner sur le chemin qu'il avait devant lui et qu'il avait jusqu'à présent refusé de suivre. Ils ne savaient pas, pour la bonne raison qu'ils étaient humains et n'avaient aucune réelle idée de ce que ça pouvait faire de ne plus l'être. Ni du danger qui couvait dans son ventre. Ses entrailles étaient devenues l'antre d'un prédateur cruel qu'il avait rendu dormant, assommé par l'absence de possibilité de se nourrir et par la fatigue impliquée par le manque. Mais il y avait eu la tentation omniprésente. Puis la réalisation désagréable de l'inutilité, voire de la contre-productivité de ses efforts. Maintenant le monstre était bien réveillé. Il grondait, et Esteban avait un mal fou à continuer cette discussion, car le contenir était un tour de force qui déjà demandait à ce qu'il implique toute son énergie et toute son attention.

Ses yeux prirent la teinte du désespoir, de l'incrédulité, et de la fatigue. Cette expression le vieillissait, chose d'autant plus déstabilisante qu'Esteban avait tendance à faire bien plus jeune que son âge, et n'avait jamais habitué personne à donner l'impression du contraire. Luisa essayait de le rassurer. Il savait qu'elle était sincère et qu'elle pensait tout ce qu'elle disait. C'était douloureux, car il craignait de la décevoir en lui montrant combien la confiance qu'elle avait en lui était mal placée.

Elle avait néanmoins raison sur un point. Si il voulait avoir la moindre chance de rester lui-même "sur le long terme", il fallait qu'il accepte ce pari dangereux. Peut-être allait-il accélérer sa déchéance en cessant de jeuner et en acceptant son besoin de sang, mais ce n'était pas comme si une autre possibilité lui avait été offerte. C'était maintenant, en tentant de limiter les dégâts, ou bien plus tard, tout en réalisant à coup sûr les monstruosités qu'il souhaitait éviter. Des frissons d'envie glissèrent à l'intérieur de lui au moment où elle posa ses mains contre ses joues. Il posa son regard clair, tristement résigné bien que toujours terrorisé, à l'intérieur du sien plus foncé.

"... Je ne me sens pas fort du tout. Tu ne sais pas ce à quoi tu t'exposes. Comment pourrais-tu le savoir ?"

Elle n'avait pas terminé. Voilà qu'elle exprimait clairement cette confiance qu'il ne se pensait pas mériter. Ses yeux se gorgèrent de culpabilité. Il pinça fermement les lèvres, tout en luttant pour garder le monstre enfermé à double tour, tandis qu'il tambourinait violemment contre les parois de son être afin de le remplir et de le remplacer. Ses yeux s'humidifièrent. Des larmes se mirent à couler instantanément, qu'il n'essaya pas de réfréner car il n'avait de toute façon plus d'outil pour le faire, comme toute sa volonté était déjà concentrée dans l'acte de ne sauter à la gorge de personne.

"J'aurais pu et je peux encore le faire. Chaque instant qui passe pourrait être le dernier où j'arrive à contenir cette chose. Maintenant qu'il est clair que.. "ça" va arriver, c'est une question de secondes. Si je n'étais pas si faible... je n'aurais pas résisté aussi longtemps. Je peux te l'assurer. Tu ne sais pas de quoi il est question... Mais je te remercie d'avoir essayé."

Un tremblement d'envie secoua son abdomen. Une inspiration sifflante gonfla sa gorge. Le goût lointain, l'odeur de l'hémoglobine remplirent ses poumons et firent éclater un festival fantomatique contre ses papilles gustatives. Aussitôt ses yeux perdirent leur expression et se firent vacants, à l'exception d'une intense expression de besoin. Esteban s'effondra doucement en avant, haletant de l'effort incroyable qu'il faisait encore pour ne pas juste prendre ce qui était devant lui, à portée de crocs. Sa conscience venait de faire un bond dangereux vers l'arrière. L'instinct devenait pré-séant. Une petite voix hurlait dans le fond de sa tête qu'il n'aurait pas dû lâcher tant de bride, si rapidement.

"Vite... Trouvez quelque chose ou bien partez..."

On reconnaissait à peine sa voix, rendue rauque et éraillée par l'intensité du basculement. La soif, impérieuse, transformait les perles turquoise en poignards polaires, aussi pointus que les dents blanches qu'on voyait briller entre ses lèvres qu'une grimace d'effort déformait. Leur fond féroce étaient la preuve de l'aliénation que vivait le jeune vampire, rendue extrême par les semaines de totale privation. Il avait atteint un point de non-retour.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Sam 15 Oct - 18:42

Gael observait la scène qui se déroulait sur le canapé avec une vigilance accrue par les années de service. Il n'était peut-être pas un ancien militaire, comme certaines personnes du métier, mais il avait suffisamment d'expérience pour reconnaître le danger de certaines situations. Et, en ce moment précis, Luisa jouait avec le feu, de façon bien plus extrême qu'à son habitude. Le garde du corps était beaucoup moins convaincu que la mexicaine concernant la force de caractère et l'absence de changement chez le jeune Luz-Descalzo. Et il était persuadé que Karl partageait ses appréhensions. De plus, il était essentiel qu'Esteban ne se jette sur la gorge de personne, ou ils perdraient le peu de contact qu'ils avaient réussi à établir. En le tentant ainsi, Luisa le poussait dans ses retranchements et l'amenait à faire preuve d'une volonté et d'un self-control que l'on pouvait presque qualifier de cruel. Mais, évidemment, elle ne s'en rendait pas compte. D'où l'extra-vigilance dont l'argentin faisait preuve.

Le regard fixé dans celui de son neveu, Luisa ne remarquait rien d'autre que le comportement du nouveau vampire. Elle ne put cacher son étonnement en voyant l'expression de son filleul, si étrange sur ce visage juvénile qu'elle connaissait bien. Esteban avait tellement bien réussi à cacher tout ce qui lui était arrivé, qu'on en oubliait parfois qu'il n'avait rien d'un enfant, malgré son apparence. Dans ce regard, elle voyait l'enfant qui avait été abusé, l'adolescent qui avait souffert, le jeune adulte qui n'avait été ni compris, ni totalement supporté... et surtout le jeune homme qui avait été trahi à nouveau : par son corps et la maladie ; par son esprit et le raisonnement qu'il avait dû suivre ; par l'inconnu, qui l'avait privé de tant de choses et rendu si rapidement dépendant d'une autre vie ; et enfin par sa propre famille, sa mère qui n'avait pas supporté ce qu'il avait dû supporter lui-même et dont il ne pouvait porter le poids tout seul.

Il n'avait plus l'expression d'un enfant boudeur, impatient et colérique qu'il était extrêmement amusant de faire sortir de ses gonds, mais possédait en cet instant le visage d'un homme terrassé par les épreuves qu'on lui avait imposées et dont il avait tenté de se sortir seul, en se privant du soutien moral et physique essentiel à ce genre de situations. Il fallut quelques secondes à Luisa pour se rendre compte que sa vue était brouillée, et ce à cause des larmes qui menaçaient de tomber.

Cependant, le moment n'était pas aux pleurs. Elle avait bien plus à lui communiquer que sa propre tristesse de comprendre trop tard les réalités des difficultés qui avaient pavé la route de son neveu presque depuis sa naissance. Après un instant de silence, elle entreprit donc de lui dire ce qu'elle pensait de lui, et de cette énième décision difficile qu'il lui fallait prendre. Il paraissait coupable, ce qui n'était pas l'idée que sa tante cherchait à véhiculer, mais qu'elle comprit plus facilement quand il lui répondit.

Il avait raison. Elle ne savait pas à quoi elle s'exposait, car elle n'avait jamais fréquenté de vampire plus d'une nuit, sans particulièrement avoir de considérations métaphysiques sur l'appartenance à la race aux dents longues. Ce n'était pas vraiment le sens qu'avait pris leurs discussions... mais c'était suffisant pour qu'elle sache que les atrocités dont son neveu se pensait capable n'étaient pas inhérentes à la race dont il faisait à présent partie, ce pourquoi elle insista, avec toute la douceur dont elle était capable, sans pourtant empêcher son filleul de pleurer à nouveau. Délicatement, elle essuya ses larmes du bout des pouces, le laissant s'exprimer à son tour, secouant délicatement la tête, l'ébauche d'un sourire aux lèvres.

"Je ne pense pas que..."

Luisa n'eut cependant pas le temps de terminer. Bien qu'elle soit sur le point de le contredire, il semblait effectivement qu'Esteban avait atteint sa limite. Elle l'observa en silence, s'éloignant légèrement pour lui donner un peu plus d'espace, et répondant également au signal de Gael, qui s'était avancé dès qu'il avait perçu le changement d'expression dans le regard du jeune héritier. Il était à présent derrière lui, contre le dossier du canapé, et entreprenait de faire le tour pour venir en face de lui, le plus calmement possible, non sans faire signe à Luisa comme à Karl de rester en retrait.

"Esteban."

La voix du garde sonnait comme celle d'un maître d'école interpellant un élève : assez impérative pour qu'on lui réponde, mais assez calme pour que l'on sache qu'il ne s'agit pas d'une punition ou d'un avertissement. Le garde du corps s'adressait rarement directement au fils de sa patronne, répondant généralement aux ordres d'Olivia qui restait leur interlocutrice privilégiée. C'était peut-être surprenant pour le vampire de l'entendre l'appeler ainsi, mais la situation requérait des comportements exceptionnels.

Dans un même mouvement, le garde du corps arriva face à Esteban, s'agenouilla et tendit son bras dans sa direction. Il s'agissait de l'option la plus logique : le temps qu'ils acquièrent un objet coupant -même le canif que Luisa gardait en permanence dans son sac à main- Esteban pourrait perdre le peu de raison qu'il lui restait et se mettre à attaquer quelqu'un.

Quant à la décision qu'il prenait d'être le premier (car il était certain que les autres devraient suivre, si le Gamin ne s'était pas nourri depuis des semaines...), elle n'était que le résultat d'une réflexion éclairée. Bien que n'étant pas particulièrement renseigné sur les pratiques des Outres, ses connaissances en matière de vampire avaient largement augmenté depuis l'attaque qu'Olivia avait subie. Et Esteban avait lui-même eu un avant-goût de ce que cela signifiait. Alors oui, l'image était perturbante, surtout lorsqu'on savait que l'argentin avait une carrure qui n'était pas sans rappeler celle de Darian (ce pourquoi il avait toujours effrayé le fils de son employeure, sans le vouloir), mais Gael restait persuadé que cela serait toujours moins dérangeant pour le jeune homme que de devoir planter ses crocs dans la peau de sa propre tante. Quant à Karl... eh bien disons que les sources de discorde entre les deux jeunes hommes n'avaient pas vraiment besoin d'être ravivées de cette façon au yeux du garde. Ils auraient le temps de trouver un couteau, peut-être même un verre, et de limiter les implications plus... charnelles. Mais dans l'instant, ils n'avaient pas vraiment le choix.

Esteban avait peut-être suivi les réflexions qui perçaient dans le regard noisette que l'argentin avait fixé sur lui. Peut-être n'en était-il plus vraiment capable. Dans tous les cas, il leur fallait agir. Le quarantenaire hocha brièvement la tête.

"Vas-y."

Il restait celui des trois dont la réserve de sang était la plus importante, de toute façons. Il comptait cependant sur Luisa et Karl pour parvenir à arrêter le Gamin si ce dernier n'en était pas capable lui-même. Il entendait la cheffe d'entreprise fouiller frénétiquement dans son sac, certainement à la recherche du canif en question, pour rendre les choses plus simples... ensuite.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Sam 15 Oct - 23:42

Être interpellé de façon aussi directe par Gael aurait dû, en temps normal, amener Esteban à se rétracter sur lui-même sans qu'il puisse vraiment retenir cette réaction. Il n'avait pas  ce problème avec Vince, ni avec aucun autre employé de la famille, mais Gael était impressionnant et, surtout, il le connaissait depuis qu'il était tout petit, ce qui n'était pas le cas d'une bonne partie des autres. Restait donc un voile de peur irrationnel qu'il avait hérité de sa plus tendre enfance et que rien n'avait jamais été capable de dissoudre. Rien, avant aujourd'hui.

Le vampire se tourna dans la direction de l'appel sans ciller, ni sans hésiter une seule seconde. Son regard perçant plongea dans celui du garde et le soutint. Sa gorge était brûlante. Ses instincts de survie le paraient d'une énergie morbide qui trouvait naissance dans ses entrailles, au même endroit que sa soif. Elle diffusait dans ses veines et dans chacun de ses muscles une saveur douceâtre, entêtante, voire vrombissante. La certitude du pouvoir. Gael avait beau être une armoire à glace, contre ce qui bouillonnait en lui à l'instant présent, il ne pourrait rien. Pour la première fois de sa vie, Esteban n'avait donc pas peur du garde. Son attitude s'affirmait peu à peu et ce n'était pas rassurant, car ça signifiait qu'on était en train de le perdre, peut-être plus rapidement encore que ce à quoi on s'était attendu.

Bien que Karl n'ait pas été mis au courant des détails de l'histoire, il avait eu l'occasion de voir Esteban réagir à la présence de Gael à plusieurs reprises et il avait été sensible à la gêne qui existait entre ces deux là. Il ne lui avait fallu que peu de réflexion pour en tirer les conclusions qui s'imposaient. Il comprit donc instantanément que quelque chose clochait très fort. En train de reculer doucement ainsi que le garde du corps lui avait intimé de le faire, il tourna les yeux dans sa direction et le fixa suffisamment longtemps, et avec assez d'intensité pour réussir à faire passer un message silencieux d'une rare insistance : "Prudence. Ça ne sent pas bon".

Néanmoins il était difficile d'en faire réellement preuve dans cette situation où ils n'avaient plus d'autre choix que d'offrir leur sang en sacrifice à la soif urgente du jeune vampire. Ils n'avaient ni le temps de recueillir le précieux liquide dans un récipient, ni celui de se munir du matériel nécessaire pour contenir un suceur de sang enragé. Le conseil n'était donc que purement rhétorique, ce dont l'étudiant avait une conscience douloureuse. Gael était en danger. Il n'était d'ailleurs pas le seul. Distraitement, Karl porta la main à son cou pour en détacher une chaînette en argent dont il fit glisser le pendentif dans sa main, puis dans sa poche. Si besoin il s'en servirait comme d'un collier d'étranglement pour laisser au garde l'occasion de fuir et pour tenter de faire revenir Esteban à lui -même. Ou de le mettre dans une situation où ils pourraient tenter de le raisonner. Il espérait sincèrement ne pas avoir besoin de son arme de fortune. Lèvres pincées, il observa l'argentin se jeter devant l'outre et lui présenter son poignet en pâture.

Esteban eut un spasme accompagné d'un mouvement de recul, comme si on venait de le frapper. Une part de lui devait encore être en train de se battre contre la soif intransigeante, et ce bras à portée de nez ne l'aidait en rien à lui résister. Ses scrupules disparurent bien vite. Les yeux écarquillés, le visage hideusement déformé par le besoin, il projeta ses bras frêles comme des serres autour de sa proie qu'il attrapa sans douceur et ramena violemment contre lui, sans prendre garde à l'inconfort de Gael qui, pour suivre le mouvement, avait probablement dû se pencher en avant à en perdre l'équilibre. Il entendit à peine qu'on lui donnait le feu vert. Pour tout dire, il n'en avait plus grand chose à faire. Son univers s'était amoindri jusqu'à ne plus contenir que quelques concepts simplifiés. La soif. La source de nourriture. Les actes qu'il lui fallait accomplir pour s'en approcher. La perception qu'il avait de ce nirvana carmin, peuplée de battements délicieux, d'odeurs salées qui lui mettaient l'eau à la bouche, et de la succion périodique des veines, des artères, dans lesquelles glissaient des litres et des litres d'onctueuse volupté.

Il ouvrit la bouche et de sa gorge sortit une nouvelle inspiration sifflante dont le son glaçant n'avait plus grand chose d'humain. Lentement, il approcha sa bouche de la chair exposée. Il tremblait d'anticipation. Son ventre gargouillait de joie. Il glissa en observant les veines exposées comme autant de trésors. Son doigt rampa sur leur courbe proéminente. Il appuya sur leur gangue ferme, élastique, et pourtant si tendre. Un sourire extatique étira ses lèvres. C'était vraiment pour lui ? Ça palpitait. C'était chaud. C'était tout bonnement sublime et d'avance, il savait que ce cadeau incroyable n'avait pas fini de le ravir.

"Ça... Enfin... C'est pour de vrai cette fois... Pour de vrai..."

Il en pleurait presque d'émotion et n'aurait probablement pas vécu la chose autrement si il était sorti de dix années d'emprisonnement passées à manger du pain rassis et de l'eau croupie, pour se trouver face à un copieux repas préparé par le meilleur des chefs. Enfin il cessa de faire durer le plaisir, et il dénuda ses crocs. Il s'en servit avec une satisfaction manifeste, pour percer le bras de Gael. Un flux épais s'engouffra dans sa bouche et l'emplit entièrement, dans tous les sens du terme. Chaleur. Vie. Goût et intensité. Il vacilla et émit un gémissement de soulagement si puissant qu'il faillit cracher ce qu'il avait dans la bouche accidentellement. Ses yeux révulsés ne voyaient plus rien, et peu importait car plus rien d'autre n'existait que cette boisson vitale qui coulait dans son gosier par grandes goulées, et qui œuvrait à régénérer son corps maltraité par la privation.

C'était un bonheur tel qu'il n'en avait jamais connu. Il se sentait entier. Comblé si parfaitement que tant que l'afflux suave continuait, il était certain de ne plus jamais manquer de rien. Ses crocs sensibles n'étaient plus douloureux. Ils étaient utiles et lui procuraient une satisfaction rare, car grâce à eux, il était capable d'atteindre cet état de félicité. Doucement, il retrouvait des forces et était en mesure de serrer ce bras plus puissamment, pour l'empêcher de fuir. Il fallait qu'il reste. Il fallait qu'il lui donne son dû. Il se mit donc à martyriser les chairs sans en avoir conscience, car sa puissance dépassait celle qu'un simple humain aurait pu déployer.

Et sans surprise, il ne montrait aucun signe prouvant qu'il comptait s'arrêter avant d'avoir drainé sa victime jusqu'à la dernière goutte de sang. Karl avait des sueurs froides. Il était terrorisé, et jetait des coups d’œil récurrents sur Gael pour savoir si tout allait bien, ou bien si il lui faudrait agir. Vu le spectacle que donnait l'héritier Luz-Descalzo, son ami craignait le pire.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Lun 17 Oct - 0:07

Gael n'avait pas besoin de l'avertissement de Karl pour savoir que la situation prenait un tournant dramatiquement inédit. Il lui avait suffit de noter le regard d'Esteban lorsqu'il l'avait relevé vers lui. Dans d'autres circonstances, il aurait été ravi de ne plus remarquer cette étincelle de peur dans les yeux clairs du fils de sa meilleure amie, mais il n'y avait là rien de réjouissant. Le regard qu'Esteban lui adressait n'était pas simplement sans peur. Il y avait quelque chose de plus, comme si le rapport de force entre eux s'était inversé. Ce qui était le cas depuis la transformation du jeune homme, mais qu'il en prenne conscience à cet instant et de cette façon n'était pas très heureux. Et puis, il y avait cette avidité au fond des yeux. Guidée par la soif qu'il avait si bien combattue jusqu'à présent et qui prenait désormais le dessus. Aurait-il été seul, l'argentin aurait eu la certitude de ne pas sortir vivant de cette aventure. Il comprenait à présent la terreur qui avait envahi Olivia au point de lui faire perdre tous ses moyens. Croiser le chemin d'un de ces êtres affamés dans une ruelle sombre devait effectivement être effrayant.

Malgré tout, le garde du corps gardait son calme. Il se savait dans une situation périlleuse, mais son entraînement lui permettait de garder un visage neutre, même si l'attitude du vampire était inquiétante. Non seulement il le regardait dans les yeux sans la moindre once de peur, mais en plus il lui touchait le bras sans éprouver de sensation d'effroi ou l'envie de retourner courir dans les jupes de sa mère comme il l'avait tant de fois vu faire depuis sa naissance. Luisa avait peut-être tort sur ce coup-là : l'Esteban que Gael percevait en cet instant n'était plus celui qu'ils connaissaient.

La mexicaine l'avait également réalisé. Elle posait sur l'étrange couple un regard inquiet qui ne lui ressemblait pas. Si l'on s'attardait sur la lueur au fond de ses yeux sombres, on distinguait la peur qui couvait alors qu'elle voyait son neveu planter ses crocs dans la peau du bras de l'argentin. Quelques secondes trop tard, Luisa mettait enfin la main sur le canif qui avait prit un malin plaisir à se cacher au fond de son sac. Gael laissa échapper un grognement qui l'aurait fait sourire dans d'autres circonstances. Elle aurait presque pu en profiter pour laisser échapper des informations croustillantes sur le garde, qui lui en aurait voulu à mort... mais même elle ne parvenait pas à dégager un comique à la situation actuelle. Elle découvrait une nouvelle facette de son filleul, et elle ne savait pas quoi en penser. D'un côté, il s'agissait d'un spectacle dérangeant, car c'était un repas de sang qui se prenait à la veine et d'un autre côté... Luisa avait déjà vécu des situations similaires.

Lors de son expérience humanitaire, elle avait été chargée plusieurs fois de distribuer l'équivalent de la soupe populaire aux nécessiteux de la ville. Leurs regards, la façon dont ils tenaient leur assiette, et la vitesse à laquelle ils l'engloutissaient... Esteban lui rappelait tout cela.

Gael avait brièvement laissé tombé sa tête contre le canapé, cachant son visage au reste des personnes présentes. Les sons étouffés qu'il produisait étaient très étranges, mais il ne pouvait s'en empêcher. Il espérait simplement que Luisa n'en jouerait pas, et apparemment elle avait mieux à faire, ce dont il la remercia intérieurement. La sensation de la morsure finit par passer, alors qu'Esteban était toujours accroché à son bras, et le garde releva la tête pour croiser le regard inquiet de Karl. L'étudiant semblait complètement affolé, ce qui n'était pas son genre. Il tenta de lui adresser un hochement de tête rassurant, mais sentit à cet instant que sa tête partait beaucoup trop facilement. Il atteignait sa limite, il fallait qu'Esteban s'arrête bientôt s'il ne voulait pas le vider de son sang. Il tenta vaguement de interpeller.

"...Gamin..."

Sa voix était rauque, moins assurée qu'à l'habitude. Fatiguée. Ce fut ce qui réveilla Luisa de sa contemplation morbide. Son regard passa du fils de sa sœur au meilleur ami de cette dernière, qu'elle trouva bien pâle. Elle réalisa soudain que plus de temps qu'elle n'aurait cru devait avoir passé... ou qu'Esteban s'était montré bien goulu. Elle l'interpella à son tour, d'une voix calme, mais ferme.

"Tebi, ça suffit !"

Elle n'avait pas grand espoir de le faire réagir ainsi. Se mordant la lèvre, elle se décala légèrement pour avoir Karl dans son champ de vision. Elle lui fit signe de s'occuper de Gael, et s'assura qu'il avait compris avant de détourner à nouveau son attention sur Esteban. Elle s'approcha du jeune vampire, aussi proche de lui qu'elle l'avait été un peu plus tôt, son arme bien en main.

"Esteban, rappelle-toi ce que l'on a dit tout à l'heure. Tu n'es pas un meurtrier. Arrête-toi. Je doute que ta mère apprécie que tu draines son meilleur ami... Parce que c'est ce qu'il est, tu sais."

Peu convaincue que ses paroles soient efficace, et inquiète pour la pâleur et le manque de réaction du garde qu'elle pouvait détecter dans sa vision périphérique, Luisa serra les dents et planta le canif dans son bras gauche, avant de tirer de quelques centimètres dans le sens de la longueur. Elle sentait le liquide chaud couler et se retint d'y jeter un œil avant de l'avancer presque sous le nez de son neveu.

"Lâche-le, et viens par là."

Sa voix tremblait, cette fois. De douleur, d'appréhension, et aussi parce qu'elle espérait avoir assez tenté le diable pour qu'il s'intéresse à elle plutôt qu'à l'homme qui serrait les dents, tentant à la fois d'ignorer les ecchymoses qui apparaissaient déjà sur son bras malmené et de rester suffisamment conscient pour servir à quelque chose une fois qu'Esteban aurait accepté de le laisser.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Lun 17 Oct - 18:51

L’éclat des premières minutes s’était terni. Il devenait de plus en plus difficile pour Esteban de drainer le liquide vital, lequel lui opposait une résistance farouche. Plus le temps passait, plus il s’accrochait au bras de sa victime, mais ses efforts ne changeaient rien à la contrariante réalité. Il émit un grognement mécontent et mordit plus fort pour tenter de rendre à l’afflux son abondance passée. Il ne supportait pas de sentir cette source de vie et de satisfaction se tarir comme son existence l’avait fait au fur et à mesure que la soirée fatidique de sa transformation s’éloignait dans le temps. Ca ne pouvait pas approcher de la fin. C’était incorrect et c’était injuste. Il commençait à peine à se sentir mieux. Il avait encore soif. Il aurait été cruel de le plonger dans la privation si vite après qu’on l’en eût enfin sorti. Comment pouvait-on lui faire ça ? Lui faire miroiter une illusion de satiété, de confort, pour finalement le laisser dans un besoin presque aussi intense qu'avant, comme abandonné sur le bord de la route ?

Il entendait qu’on lui parlait, mais ne parvenait pas à cerner l'intérêt de ces voix. Seule sa soif possédait encore une réalité. Le reste était extérieur à lui, sans importance. Les voix lointaines ne lui parvenaient que déformées, et il ne faisait aucun effort pour tenter d’en comprendre les propos. Il grogna et jeta un regard mauvais dans la direction de celle qui insistait trop, et qui à force réussissait à faire naître en lui un sentiment de malaise qu’il était devenu incapable d’analyser. Il était comme un chien à qui on essayait de reprendre son os. Très loin au fond de lui, sa dernière parcelle de cohérence savait que quelque chose clochait, et que c’était grave. Il n’avait malheureusement plus aucun moyen de rejoindre cette petite voix qui à l’arrière de sa tête l’enjoignait à cesser. A réfléchir, plutôt que de se laisser guider par cette brutale nécessité qui le carbonisait de l’intérieur.

Puis, avant qu'il n'ait l'occasion de peser le pour et le contre de ses prochaines actions - ou plus probablement de réaliser une catastrophe telle qu'il ne pourrait jamais se le pardonner, sans même compter la rancune de ses proches - il y eut une nouvelle effluve sanguine. L'odeur possédait la fraîcheur d'un corps en bonne santé. La vigueur d'un cœur encore plein et qui ne demandait qu'à ce qu'on plonge en lui pour lui ponctionner l'énergie qu'il avait à revendre. Un cri étranglé trahit l'avidité du jeune vampire, qui détacha aussitôt ses lèvres de la plaie de Gael. Rendu maladroit par l'impatience, il oublia de boire le peu que contenait encore sa bouche, qui coula donc sur son menton et vint tâcher définitivement sa chemise blanche. Ainsi maquillé, il donnait l'impression d'être prêt à sortir pour fêter Halloween.

Ni une, ni deux. Ses yeux précis percèrent l'atmosphère et se posèrent comme des scalpels sur le bras blessé qu'on avait approché de lui. Il se jeta dessus comme il l'avait fait avec le précédent, à la différence près que le sang ingurgité avait commencé à faire effet : il n'était plus aussi faible. Sa brutale maladresse commençait à faire des dégâts, ainsi que dut le remarquer Luisa, dont il torturait le membre antérieur afin d'approcher son poignet de sa bouche.

Il lécha le sang qui gouttait à sa surface avec délice, puis plaqua sa bouche à la blessure afin de la laisser s'écouler en lui. Il lapa, lécha, mais se trouva bientôt frustré, si bien qu'il grogna encore et fronça les sourcils. Il appuya fort sur le poignet afin de faire mieux sortir le sang, mais ça n'était pas suffisant. La plaie ne lui obéissait pas. Son débit était insuffisant. A ce problème existait une solution très pragmatique. Dans son état normal, il se serait immédiatement rendu compte du point auquel l'idée pouvait être mauvaise. Si il avait été dans son état normal, cela dit, il aurait commencé par éviter de vider Gael de son sang jusqu'à un point quasi définitif.

Le jeune homme ouvrit grand la bouche, et avant qu'on ait eu le temps de lui dire "stop", plongea une nouvelle fois ses crocs dans la chair, cette fois dans le bras de sa propre tante, laquelle devait être radicalement ravie par cette évolution.

Karl grimaça. Cependant il ne garda qu'un œil distrait sur la scène. Avec tout ce qu'Esteban avait bu, il espérait que ce dernier saurait cette fois s'arrêter avant d'avoir vidé Luisa. Dans le doute, l'étudiant gardait la main dans sa poche fermement serrée sur la chaînette en argent. Et il faisait ce qu'on l'avait intimé de faire, sans que l'ordre silencieux ait eu de réelle influence sur son comportement : même si Luisa ne le lui avait pas fait remarqué, il aurait compris que la priorité était d'aider Gael et de vérifier qu'il n'était pas en train de faire un malaise. Lui procurer le nécessaire pour qu'il se remette de ses émotions aurait été souhaitable, mais Karl ne pouvait pas se permettre de s'éloigner tant qu'Esteban était dans cet état effrayant. Si ça tournait mal, il serait la dernière personne en état d'essayer de sauver les meubles. Il s'approcha de Gael et lui fournit l'éventuel soutien nécessaire à ce qu'il évite de tomber. Il essaierait de l'aider à s'asseoir sur le canapé, si sa maigre force physique le lui permettait.

"Est-ce que ça va aller ?"

Question sous-entendue : fallait-il appeler de l'aide ? Dans l'idéal, mieux valait éviter de révéler la position de la cachette du vampire, mais la survie de Gael était évidemment prioritaire.

Esteban était en proie à une nouvelle vague de bonheur liquoreux. Des épaisses volutes roulaient contre sa langue. Leur saveur capiteuse lui faisait tourner la tête et chaque pleine gorgée lui paraissait unique et incroyable. Il avait l'impression d'être dans un de ces rêves où le monde se plie entièrement à la volonté du dormeur. Le sang venait aisément, agréablement, torrent fluide parfait glissant dans sa gorge en continu. Il parvenait à le contenter d'une façon rare, ce qui n'était pas peu dire lorsqu'on était multimilliardaire. Petit à petit, le besoin de continuer à boire devint moins impérieux. Le grondement assourdissant se calma jusqu'à n'être plus qu'un faible courant passant de son crâne à son abdomen. Il avait chaud, il se sentait bien pour la première fois depuis des temps devenus immémoriaux, et il se rendit compte qu'il était penché en avant, le dos courbé, à moitié grimpé sur des genoux, et les dents définitivement plantées dans de la chair, laquelle était d'ailleurs toujours en train de se vider de son suc.

Et on rebrancha le monde. Soudain, il retrouva la capacité d'entendre, de sentir, de comprendre ce qu'il voyait. Son cœur se serra sous l'effet d'une panique inattendue. Il ouvrit grand les yeux et loucha sur son nez, dans une tentative (ridicule et) ratée d'observer l'étendue de la catastrophe.

Le jeune vampire se détacha si rapidement de Luisa qu'on le vit à peine faire. Projeté un demi mètre en arrière, il l'observait en tenant son visage dans ses mains, une horreur indicible glaçant son regard clair. C'est alors qu'il sentit le mouillé visqueux qu'il avait contre le menton, et qui coulait encore sur sa chemise. Il baissa les yeux sur ses mains ensanglantées. Le cliché eut l'effet escompté. Un gargouillement de dégoût sortit de sa gorge et il donna l'impression brève de vouloir se retourner comme un gant de toilette. Puis, atterré, il perdit toute trace d'expression et se contenta d'observer ses doigts sans réagir, comme hébété par la réalisation de ce qu'il venait d'accomplir.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Mer 19 Oct - 18:45

L'atmosphère de l'immense appartement était oppressante pour tous. Enfin, peut-être sauf le vampire qui était enfin en train de rompre son jeûne, même si la chape de plomb n'était pas prête de s'estomper. Il y avait quelque chose dans ces pièces de verre qui faisait qu'on ne pouvait que se rappeler que la vie de tous les protagonistes ne tenait qu'à un fil. Certains s'en rendaient compte plus douloureusement que d'autres.

Gael n'était pas dans un état formidable. Son front brillait et il sentait les sueurs froides lui descendre le long du dos, tandis qu'il serrait les dents à la fois pour lutter contre l'envie de s'évanouir et la douleur qu'Esteban lui infligeait malgré lui en cherchant à augmenter l'afflux de sang. Cependant, s'il n'était plus aussi abondant, c'était pour une bonne raison : le garde, d'aussi bonne constitution soit-il, arrivait au bout de ce qu'il pouvait donner sans se retrouver en danger immédiat.

L'argentin lui-même avait du mal à appréhender le discours que tenait Luisa. L'incohérence de son esprit l'affola brusquement, et il en tira un regain d'adrénaline qui lui permit certainement de rester conscient un peu plus longtemps que prévu. Ses yeux ronds se tournèrent vers la mexicaine, qui venait de mettre son bras ensanglanté sous le nez de son vampire de neveu. Dans un autre contexte, Gael aurait protesté avec véhémence, mais ce n'était absolument pas le moment de jouer les héros. Il en était de toute façon incapable.

Il ne put réprimer un soupir de soulagement quand Esteban lâcha enfin son bras maltraité, et le garde eut un mouvement de balancier incontrôlé. Heureusement que Karl était près de lui, ou bien il se serait effondré au sol sans autre forme de procès.

Luisa quant à elle n'avait pas hésité dans ses gestes en présentant son bras, mais le regrettait maintenant, alors que son filleul la tirait abruptement vers lui. Elle laissa échappé un cri de douleur, comme la force qu'il mettait dans son geste manquait de lui tordre le bras.

"Tebi, tu fais..."

Elle n'eut pas le temps de finir sa phrase qu'elle vit, comme au ralenti, les crocs du vampire entrer dans sa chair. Elle en aurait presque soupiré d'agacement : même quand elle mettait tout en oeuvre pour que cela n'arrive pas, son gringalet de neveu parvenait encore à faire exactement ce qu'elle s'était échinée à éviter au mieux. Ça lui rappelait cette fois où il avait failli leur mettre un gang de motards sur le dos alors qu'ils rentraient d'une réunion de travail à México City...

Enfin, elle se serait fait toutes ces réflexions (et en aurait très certainement partagé certaines), si le venin vampirique n'avait pas fait son effet : aussitôt, elle se sentit transportée dans un autre monde, où tous les tenants et aboutissants de cet acte n'étaient réduits qu'au plaisir intense qu'elle ressentait. Un gémissement bref passa ses lèvres, avant qu'elle ne parvienne à se concentrer assez pour les sceller. Son regard, néanmoins, continuait de partir, alors qu'elle évitait tout particulièrement de tourner la tête vers les trois autres occupants de la pièce, Esteban compris. Surtout Esteban, en réalité.

De son côté, Gael avait accepté l'aide de Karl sans sourciller, ce qui en disait long sur son état. Il s'était relevé juste assez longtemps pour lui permettre de s'effondrer sur le canapé, laissant sa tête partir en arrière. Sa respiration, habituellement calme et contrôlée, s'était accélérée, et il était à deux doigts de frissonner fautes aux sueurs froides qui couraient toujours dans son dos. Mais il sentait une légère amélioration. Luttant pour garder les yeux ouverts, il riva un regard un peu vague sur Karl quand ce dernier lui adressa la parole. Au départ, il se contenta d'un hochement de tête : il n'était pas bien, il s'agissait là d'une évidence, mais il n'était pas non plus à l'article de la mort. Maintenant qu'il était plus confortablement installé et n'avait plus à supporter le poids de son propre corps, il se sentait mieux. Ses yeux noisettes dérivèrent sur son bras : les marques de crocs étaient bien présentes, mais le sang, si peu abondant, ne coulait plus. C'était comme s'il s'était vaguement écorché. Les ecchymoses environnantes, par contre... Il laissa échapper dans un filet de voix, à la fois pour qu'Esteban en entende le moins possible et parce que sa fatigue ne lui permettait pas de parler beaucoup plus fort :

"Il va falloir que je trouve un moyen de cacher ça à Olivia..."

La richissime héritière ferait sûrement une attaque si elle voyait ces traces près de son poignet. Peut-être même replongerait-elle dans une de ces crises d'hystérie qu'elle faisait juste après son attaque, car l'argentin était sûre qu'elle assimilerait (à raison) sa blessure à celle qu'elle avait subie plusieurs semaines auparavant. Malheureusement, le garde n'était pas du genre à porter des chemises à manches longues, et de toute façons, il n'était pas convaincu que cela suffise à tout masquer... Il allait falloir avoir une idée brillante, s'il voulait continuer à garder secret le fait qu'il communiquait avec Esteban bien plus que son statut actuel ne le demandait.

Dans le même temps,  Luisa avait retrouvé un minimum d'emprise sur ses sens et était capable de comprendre que la soif de son neveu se calmait, à la façon dont il aspirait de moins en moins vigoureusement sur son bras. Ses lèvres frémirent en ce qui pourrait correspondre à un sourire fatigué. Cela avait été périlleux et haut en couleurs, mais ils y étaient parvenus. Elle réalisa que son filleul était presque monté sur ses genoux, et elle eut presque envie de lui caresser les cheveux, pour l'apaiser comme elle l'avait fait plus tôt.

Mais le jeune homme bougea avant qu'elle ne puisse ne serait-ce qu'esquisser son geste. Luisa n'eut pas le temps de le voir faire qu'il s'était déjà reculé de plusieurs dizaines de centimètres. Elle l'observa se son regard perçant sans dire un mot. En le voyant regarder ses mains, elle baissa les yeux sur son propre bras : il fallait refermer la plaie, sinon elle se viderait lentement de son sang sans l'aide de personne. D'une main, elle fouilla dans son sac à main à la recherche d'un mouchoir de soie qu'elle devait bien avoir quelque part. Elle entendit Esteban émettre un bruit douteux et lui jeta un regard en coin.

"Je t'interdis de recracher, jeune homme."

Le ton était à l'image de la demoiselle Selva Moreno : amusé, légèrement moqueur, clairement taquin. Avec peut-être un peu de fatigue en plus, maintenant que l'adrénaline du moment était passé. Au fond, elle se sentait tout de même soulagée : Esteban s'était nourri, et aucune perte n'était à déplorer.

Elle trouva le mouchoir, le passa autour de son bras et entreprit de le serrer entre ses dents pour l'attacher. Elle aurait pu demander de l'aide à Karl, mais elle préférait le savoir à s'occuper de Gael. Quant à son filleul... il semblait trop hébété pour faire quoi que ce soit. Par ailleurs, elle ne voulait pas lui demander ça. Ce serait comme lui mettre le nez dans "l'atrocité" (selon lui) qu'il aurait commise, et elle ne voulait pas qu'il se sente coupable. Elle avait été volontaire, et même l'instigatrice du mouvement. Il n'avait donc pas à s'en vouloir.

Une fois sa tâche accomplie, Luisa tourna le regard vers Gael, une étincelle de malice au fond des yeux. Le garde semblait aller un peu mieux même s'il restait bien pâle, ce qui la rassura intérieurement. Elle se pencha légèrement sur le canapé pour pouvoir capter le regard de l'argentin et lui glisser sur un ton qui en disait long :

"Je t'ai connu plus vocalisateur ce genre de circonstances, Gaucho..."

En temps normal, Gael aurait fait au mieux celui qui n'avait rien entendu, au pire aurait lancé un regard noir à la mexicaine pour lui dire de se taire. C'était sans compter sur la fatigue induite par son presque drainage, qui lui avait fait baisser sa garde et qui l'invita à répondre presque immédiatement sur un ton presque aussi moqueur que le sien.

"Je te retourne le compliment Peque, tu t'es faite étonnamment discrète."

Hochant légèrement la tête, son expression voulant clairement dire "cette femme est impossible", le garde du corps la regardait néanmoins en souriant vaguement. Luisa lui répondit de même, avant de tourner son attention sur Esteban, qui ne semblait pas avoir bougé d'un iota. Elle passa une main devant ses yeux, comme pour capter son attention.

"Tebi..."

Elle posa brièvement sa main valide sur son bras, cherchant à lui éviter de tomber dans des réflexions internes qui prendraient à coup sûr un tournant dramatique.

"Tout va bien. Tout le monde va bien. Ça va mieux, non ?"

A vrai dire, elle se sentait submergée par une vague de fatigue. Elle n'imaginait même pas l'état de Gael, bien qu'elle le connaissait assez pour connaître sa résistance et surtout le fait qu'il en ferait toujours paraître le moins possible. Elle espérait qu'ils allaient parvenir à "récupérer" son neveu rapidement... sinon, leurs espoirs reposeraient sur Karl, qui était le seul encore totalement d'aplomb.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Jeu 20 Oct - 10:35

Karl sentit un soulagement diffus se répandre en lui lorsque Gael hocha la tête en réponse à sa question. Cela signifiait qu'il allait suffisamment bien pour comprendre ce qu'on lui disait. Incidemment, son cerveau devait être encore suffisamment oxygéné pour qu'il s'en sorte sans trop de heurts. Le jeune homme savait qu'il ne pouvait compter que partiellement sur l'avis du garde du corps, qu'il soupçonnait être du genre à en montrer le moins possible sur son véritable état. C'est ce qu'il aurait fait lui-même à sa place, en tous les cas, et l'étudiant savait que les points communs qui le reliaient à l'employé des Luz-Descalzo étaient si nombreux que cela pouvait parfois devenir perturbant. A force de rester ensemble, leurs attitudes déjà similaires avaient tendance à se calquer l'une sur l'autre, si bien qu'il était même déjà arrivé qu'on se trompe, dans la rue, et qu'on les prenne littéralement pour un père et son fils, malgré leurs carnations largement différentes. C'était drôle. Pas entièrement déplaisant non plus si on demandait l'avis de Karl, lequel n'avait pas eu énormément de chance avec sa famille et n'aurait pas dit non contre des parents de remplacement.

Mais Gael n'était pas un surhomme et il était encore capable de mal comprendre l'étendue des dégâts que l'anémie pouvait provoquer en lui. Pour le moment, on respecterait sa volonté et on n'appellerait pas à l'aide. Néanmoins il faudrait le surveiller, le soigner au possible, et, lorsque Esteban aurait fini de se nourrir puis de plonger dans les états d'âmes sinistres dont Karl le soupçonnait d'être capable, il faudrait l'avis du vampire aussi. Ses sens surnaturels, tout particulièrement fins lorsqu'il s'agissait d'analyser le système cardiaque d'un organisme vivant, leur serait d'une grande aide. Être utile ne ferait probablement pas de mal à son amour propre agonisant. Il allait falloir le solliciter autant qu'il était possible de faire. Il n'y a que comme ça qu'ils éviteraient une nouvelle crise. Il ne doutait pas que ça ne serait que provisoire, car Esteban était spécialiste des pensées rétroactives, mais cette trêve resterait providentielle tant que ceux qui avaient donné leur sang n'iraient pas mieux.

Karl baissa les yeux sur le bras blessé de Gael, un sourire amusé aux lèvres. Malgré la gravité de la situation, l'homme parvenait à s'inquiéter de ce qu'il se passerait bien plus tard si il ne parvenait pas à masquer les ecchymoses de son bras. L'avantage, c'est qu'Esteban n'y avait pas été de main morte et qu'il ne s'était pas contenté de torturer son poignet. C'était son membre entier qui paraissait recouvert de tâches jaunes, bleues et noires, comme si le vampire avait cherché à peindre un tableau impressionniste sur son corps. L'énigme arrivait au moment adéquat. Se pencher sur celle-ci parvint à calmer l'angoisse étouffante que Karl retenait, et qu'il ne s'était même pas rendu compte d'avoir.

"Un bon maquilleur pourrait faire disparaître tout ça avec les bons produits, mais il y a toujours le risque d'en étaler accidentellement en cas de bousculade, puis ça prendrait probablement un temps fou, régulièrement. Si possible, j'opterais pour un accident de moto. Ca justifierait une blessure latérale. Devon Rosenbach peut éventuellement être mis dans la confidence... si vraiment il n'y a pas d'autres solution envisageable. Je ne lui fais pas entièrement confiance."

Karl dans son rôle le plus naturel : le conseiller de l'ombre. La plupart du temps c'était dans celle d'Esteban qu'il se cachait, fermement ancré à son épaule afin de le guider dans ses choix et de lui éviter les écueils les plus évidents, mais il savait changer d'allégeance au besoin. Dans sa voix, on entendait le doute. Lui-même ne savait pas exactement ce qui le dérangeait chez le frère d'Erin, mais il y avait quelque chose. Son intuition étant ce qu'elle était, il préférait prévenir que guérir, car ne pensait pas se tromper. En tous les cas, il sortit un mouchoir de sa poche et prit le poignet du garde entre ses doigts. Esteban avait laissé de la salive à l'endroit de la blessure, qu'il étala avec le morceau de tissu afin de profiter des vertus cicatrisantes du dit liquide. De la sorte, la morsure en elle-même disparaîtrait avant qu'Olivia ait la chance de mettre les yeux dessus. Il lui serait alors plus difficile de faire le lien entre les hématomes et leur réelle origine.

A côté, la scène de drame tant redoutée n'allait pas tarder de prendre place. Karl vit du coin de l'œil Esteban disparaître et réapparaître littéralement, à quelques dizaines de centimètres de son ancienne position, dans une attitude choquée qui le fit légèrement grimacer. Ils n'étaient pas sortis de l'auberge.

La première des plaisanteries émise par Luisa ne trouva pas l'oreille qu'elle cherchait. Esteban n'avait certainement pas envie de rire. Pire. Il n'était pas en état de s'offusquer des propos outrageusement légers de sa tante non plus. Il était juste catastrophé, dans une mesure telle qu'il avait du mal à réaliser ce qui lui arrivait. Il s'était changé en puit. Des sentiments d'une violence inouïe tournoyaient dans son creux rempli. Il aurait fallu qu'il les prenne un par un pour les comprendre, les assimiler, mais il ne savait plus par quel bout commencer, ni comment les démêler les uns des autres. Une chose était sûre : il n'avait pas envie de recracher. Ca n'aurait pas été utile. Ca aurait même été contreproductif. Ce sang était malheureusement là où il était censé aller. Cette scène, et même la liqueur rouge répandue sur ses mains, son visage et sa chemise, possédaient un caractère tristement juste, adapté. Ce n'était pas le sang qui le répugnait. Il aurait largement préféré que ça soit le cas. Une réalisation était en train de se faire. Il prenait conscience de tout un pan de son identité qu'il avait refusé de regarder en face, et maintenant qu'il lui était devenu impossible de faire l'autruche, il détestait ça.

Les échanges suivants lui échappèrent complètement, occupé qu'il était à essayer de tout analyser. Quelque chose devait changer, dans ce rapport malsain qu'il avait avec lui-même. Il éprouvait le besoin de regarder les choses en face et de les remettre à leur place, afin de ne plus risquer de recommencer. Car c'est avec horreur qu'il se rendit compte qu'aucune partie de la scène précédente ne lui avait échappé. Il se souvenait avec précision de chaque instant où il avait bondi dans la direction du sang. De la volonté forcenée avec laquelle il l'avait extrait, sans plus réussir à se soucier du reste, y compris de la survie des autres. Il avait en horreur son propre comportement, et pourtant, il en comprenait l'origine. Il comprenait cette soif terrifiante qui avait pris le pas sur toutes les autres facettes de sa personnalité. Il lui semblait même être en mesure de comprendre les raisons qui avaient poussé ces vampires à l'attaquer, à montrer cette facette féroce d'eux-même. C'était difficile de rester le même, lorsqu'on connaissait cet élan brûlant, ainsi que le sentiment qu'on éprouvait lorsqu'on le comblait, probablement décuplé par le jeûne qu'il s'était imposé. Cette soif inhumaine lui appartenait. Continuer de le nier aurait été égoïste et dangereux. Il ressentit le besoin  brutal de partir dans la salle de bain, de faire face au miroir, d'observer son visage ensanglanté, seul. D'accepter pour de vrai ce qui lui était arrivé, et qu'il avait cru à tort avoir assimilé. Il était sur le point de comprendre ce que signifiait réellement sa transformation.

Et ce fut à ce moment que Luisa lui adressa la parole. Il releva la tête en sursautant lorsqu'il entendit son nom. Toutes ces émotions brutales tournoyaient dans ses yeux blessants d'intensité. L'auto-apitoiement ne figurait pas parmi ces dernières, au contraire de cette touche prédatrice qui semblait ne plus vouloir le quitter. Il serra les dents, ému par tout ce qu'il y avait de faux dans la déclaration de la mexicaine. Il aurait voulu qu'elle ait raison, mais nier la réalité n'aurait servi à rien. Tout le monde n'allait pas bien, non, et c'était de sa faute. Il avait trop attendu, si bien qu'il avait presque tué Gael. Il entendait le battement fragile de son cœur qui peinait à pomper ce qu'il lui restait de sang pour le maintenir en vie. Esteban allait effectivement mieux, ce qui était affligeant. Même ses pensées lui paraissaient limpides. Son mental, plus solide. Il aurait préféré se briser sur le sol, se noyer dans les sanglots, plutôt que d'avoir l'esprit si clair après ce qu'il venait d'accomplir. Tout n'allait donc pas bien. Tout était brisé. Ses illusions, les premières. Il voyait les trois autres s'éloigner de lui malgré leur proximité physique. Ils n'étaient pas comme lui. Il ne s'était jamais senti aussi vampire que maintenant. Plus proche de ses agresseurs qu'il ne le serait à jamais de sa propre famille.

"J'aurais préféré que ça ne soit pas le cas..."

Karl quant à lui n'avait pas manqué les sous-entendus échangés par Gael et Luisa. Dans le cas de la première, rien n'aurait pu l'étonner. Ce fut surtout en entendant le garde répondre qu'il leva deux sourcils presque imperceptibles et qu'il tourna son regard plein d'intelligence sur l'instigatrice de cette indiscrétion temporellement peu pertinente.

Rapidement, Luisa s'était intéressée à son neveu, et c'était salvateur, car ce dernier était en train de se noyer dans des pensées probablement négatives. Karl fut étonné de la manière dont le jeune homme répondit, ce qui se lut immédiatement dans l'expression qu'il posa sur Luisa, en arrière plan d'un Esteban brûlant dans tous les sens du terme. Ce n'était pas le genre de réactions auxquelles il les avait habitués. Quelque chose d'étrange était en train de se passer dans sa tête. Karl n'était pas certain de savoir si c'était une bonne ou une mauvaise nouvelle. Il n'avait qu'une seule certitude : il fallait retarder le moment où ils l'apprendraient. L'état de Gael nécessitait des soins.

"Esteban, on va avoir besoin de verres et ça ne peut pas attendre. Tu veux bien m'aider à chercher dans les cartons ?"

"... D'accord..."

Anesthésié, le vampire avait du mal à comprendre pourquoi Karl avait besoin de ces récipients. Surtout de manière immédiate. Il était frustré. Il voulait aller dans la salle de bain. Il voulait voir son reflet. Décortiquer cette noix dont la coque pourrie le blessait, et qu'il lui fallait retirer pour en récupérer le contenu. Cependant il était infiniment redevable à Karl, Gael et Luisa qui avaient mis leur vie en péril pour lui. Si il pouvait faire la moindre chose pour eux, maintenant que son corps était apte à bouger, et plus qu'apte à réaliser d'éventuelles prouesses physiques, il ne pouvait rien leur refuser.

Il se tourna, et se releva, l'expression de son visage figée. Son attitude raide montrait qu'il n'allait dans la direction indiquée qu'à contrecœur. Karl le rejoignit prestement. Il jugea le moment opportun pour mettre Luisa au courant de ce qu'ils avaient omis de lui dire jusqu'à présent. D'une, le don de sang devait l'avoir exténuée. De deux, l'état de Gael était largement prioritaire, et elle devait le savoir. Autrement dit elle devrait se retenir de taper un scandale en voyant les photos de la "chambre" d'Esteban. Il la dévisagea tout en lui lançant son téléphone. Il préférait ne rien dire que son ami aurait pu entendre. Il la jugeait suffisamment intelligente pour qu'elle devine les raisons de son acte et trouve où chercher l'information. Il posa un doigt sur ses lèvres pour la prier de garder le silence, puis il retourna au niveau d'Esteban, qui aussi vivace qu'un zombie raté avançait vers le tas de carton de l'entrée. Jusqu'à là, tout se déroulait approximativement comme prévu...
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Jeu 20 Oct - 23:04

Gael parut remarquer le soulagement sur le visage de Karl lorsqu'il répondit à sa question. En réponse, sa propre figure se détendit quelque peu, s'autorisant même un léger sourire, se voulant rassurant et sincère. Au fond de lui, cette réaction de la part du Petit déclenchait une chaleur, une affection qu'il ressentait peu et qu'il s'autorisait encore moins à montrer à quiconque. Ces dernières semaines passées aux côtés de l'étudiant, néanmoins, lui avaient permis d'apprendre à le connaître et à l'apprécier, assez pour le considérer comme un proche. Il était arrivé, lors de leurs rencontres, alors qu'ils étaient à la recherche d'Esteban, ou d'un moyen de parler au jeune homme, qu'on les prenne pour un père et son fils, alors qu'il n'y avait pas deux figures plus différentes que les leurs. Le garde du corps, pourtant, n'en fut pas étonné. Il s'était même rendu compte, non sans une certaine surprise, que la supposition ne le dérangeait absolument pas. Il n'avait pas d'enfants, et avait plus pour Esteban l'affection d'un oncle (même si leur relation n'avait jamais permis qu'il s'ouvre sur ce point au jeune garçon). Sa relation avec Karl était différente et -il le remarquait peu à peu- pas uniquement basée sur leur désir commun de retrouver le jeune vampire.

Mais ce n'était pas le moment se s'épancher sur tout ça. Ni même d'y penser. Il y avait plus important, et il était encore assez lucide pour se rendre compte que ce n'était ni le lieu, ni le moment. Peut-être pour changer de sujet, peut-être pour cacher sa gêne, peut-être parce qu'il se souciait réellement du problème, certainement les trois à la fois, l'argentin changea de sujet, les yeux fixés sur son bras bleui (...et jauni. Et noirci). Il ne vit pas le sourire sur les lèvres de Karl, mais aurait pu le deviner. Ce satané gamin commençait à le connaître un peu trop bien... et cela ne le dérangeait même pas. Au contraire.

Il l'écouta d'une oreille, le regard légèrement tourné vers lui. Ou était-ce lui qui tournait ? Dans les deux cas, quelque chose ne tournait pas rond. Un accident de moto ? Pourquoi pas, mais il doutait qu'Olivia y croit sans faille. Ce n'était pas la première fois qu'il cacherait des informations sensibles à son employeure (toujours pour son propre bien, entendons-nous), mais quelque chose lui disait qu'elle y croirait moins facilement. Peut-être à cause des marques de crocs présentes sur son bras ?

Un peu désabusé (et complètement déphasé), Gael de contenta de marmonner son accord. Ils auraient le temps d'en reparler. Pour le moment, il s'inquiétait surtout de voir le monde tourner autour de lui sans la moindre raison. Lui qui était plutôt sensible au mal des transports (ses nombreux voyages en bateau et en avion avec les Luz-Descalzo mère et fils le lui avaient prouvé de nombreuses fois) était particulièrement mal à l'aise. Il avait l'impression d'avoir beaucoup trop bu, sensation qu'il n'avait plus éprouvée depuis ses vingt ans. Et autant dire que cela ne lui plaisait pas du tout.

Il fut sorti de ses pensées quand Karl prit son poignet entre ses doigts. Pas de douleur, l'étudiant était très délicat, mais de surprise. Trop épuisé pour réagir, le garde s'était contenté de le regarder faire, remarquant avec un amusement relatif que la morsure disparaissait à vue d’œil (ou était-ce parce que sa vue tanguait trop pour qu'il l'aperçoive ?). Il adressa un "Merci, Petit" au jeune homme avant de laisser sa tête retomber contre le canapé pour fixer le plafond, qui était certainement la chose la plus stable de la pièce. Il se sentait extrêmement fatigué.

Esteban avait de son côté terminé de se nourrir. Repus, il semblait affolé par l’entièreté de la situation. Ne voulant pas remuer le couteau dans la plaie trop rapidement, Luisa chercha à bander son propre poignet seule, mais ne résista pas à l'envie de faire une remarque à son neveu quand elle l'entendit faire un bruit étrange. A vrai dire, elle aurait vraiment mal pris le fait qu'il régurgite tout ce qu'il venait d'avaler : au-delà de la fatigue que cela aurait engendré "pour rien", elle l'aurait vécu comme un échec particulièrement cuisant. Heureusement, Esteban n'en fit rien, et ne prit même pas la peine de lui répondre, ce qui n'était pas foncièrement bon signe. Cependant, la mexicaine voulut s'enquérir (...à sa façon) de l'état de santé de Gael avant de se tourner à nouveau vers son filleul.

Si leur conversation avait échappée à Esteban, elle réalisa rapidement qu'elle n'avait pas été perdue pour tout le monde : Karl l'observait, sourcils très légèrement relevés en ce qu'elle interpréta comme un signe d'interrogation. Elle lui fit un clin d’œil amusé, aligné au sourire qu'elle avait eut pour le garde du corps mais qui disparut bien vite quand elle eut un bref échange avec l'étudiant, au profit d'une moue inquiète : il semblait connaître assez Gael pour se douter qu'il n'aurait jamais prit la liberté de donner autant d'indices sur sa vie personnelle (passée ou présente) face à tant de monde s'il n'avait pas été dans un sale état. Il fallait le surveiller, et s'occuper de lui rapidement.

Mais il fallait aussi se préoccuper d'Esteban. Luisa entreprit donc de ramener son neveu à une certaine réalité, tandis qu'elle laissait à Karl le soin de l'argentin. Ce dernier serait de toute façon bien plus à-même de l'écouter lui plutôt que de lui obéir... et elle n'avait pas la force de lutter contre son fort caractère (il n'était pas si docile qu'on pouvait le penser au premier abord). Trop fatiguée. Le vamp semblait plus facile à dompter. Étrangement plus facile. Même dans son état de fatigue, la cheffe d'entreprise était capable de se rendre compte que quelque chose clochait. Elle regarda son neveu en fronçant les sourcils, mais sans faire la moindre remarque. Elle s'était attendue à ce qu'il s'effondre en larmes en le priant de l'excuser, ou à ce qu'il s’apitoie à nouveau sur son sort. C'auraient été là les réactions normales de l'Esteban que sa sœur avait élevé. Là, il y avait quelque chose de neuf. Quelque chose dont elle ne savait pas exactement quoi penser, comme en témoignait son silence et le regard qu'elle échangea avec Karl : elle partageait son point de vue presque mot pour mot, ce pourquoi elle ne fit pas le moindre mouvement pour l'empêcher de parler ou empêcher son neveu de le suivre. Elle se contenta d'approuver la manœuvre d'une phrase.

"J'avoue que je ne serais pas contre un verre d'eau. Ou deux."

Une fois que son filleul eut quitté le canapé, la mexicaine posa une main sur la cuisse de l'argentin qui fixait à nouveau le plafond, luttant vraisemblablement pour garder les yeux ouverts.

"Gaucho, tu devrais t'allonger et surélever tes jambes en les posant sur l'accoudoir. Ça régulera le flux."

...et l'empêchera de tomber dans les pommes, ce qu'elle ne précisa pas à haute voix mais que le garde devait avoir compris, puisqu'il lui obéit lentement, sans un mot. Dans le même temps, Luisa attrapait le téléphone que Karl lui avait envoyé, fronçant les sourcils dans sa direction mais hochant brièvement la tête lorsqu'il lui fit signe de ne rien dire. Il avait probablement écrit un message qu'il ne voulait pas que le vampire entende, ou quelque chose du genre.

"Luisa...
-Oui, je sais."


Obéissant à ses propres conseils, et par là-même aux réprimandes que le garde avait tenté de lui faire d'une voix bien plus faible et traînante qu'à l'accoutumée, la mexicaine s'étendit également sur le canapé, posant ses chevilles à hauteur de l'accoudoir libre. Sa tête arrivait à hauteur de celle de Gael, chacun reposant sur l'épaule de l'autre. C'était agréable, bien qu'elle ne pouvait nier que la chaleur de l'argentin était bien moins présente que d'habitude. Réprimant une vague de panique, elle leva le téléphone au-dessus de leurs deux têtes et entreprit de fouiller le mobile afin de trouver le message qu'on cherchait à lui faire passer.

Il ne lui fallut pas longtemps pour le découvrir : dès qu'elle fut dans le menu des messages, elle remarqua le nom de Gael, accompagnée d'une heure qui venait tout juste de se dérouler. Il ne lui en fallut pas plus pour que son esprit, malgré la fatigue, fasse le lien avec la visite du penthouse qu'elle avait elle-même demandée au garde. Elle cliqua sur la conversation et fit glisser les images, ses yeux sombres s'agrandissant au fur et à mesure. Sans qu'elle puisse y faire quoi que ce soit, elle sentit une vague de colère et de tristesse violente monter en elle. Elle avait envie de se lever, de courir rejoindre son neveu et de lui flanquer une bonne rouste tout en le serrant très fort dans ses bras. Elle savait que c'était malheureusement impossible, et comprenait mieux pourquoi Karl lui avait demandé le silence. L'état d'Esteban était même pire que ce qu'ils avaient tous imaginé, et elle doutait de plus en plus que ce qu'ils venaient de faire soit le moyen le plus efficace de régler le problème. Mais c'était un début, il fallait au moins s'en convaincre.

Par curiosité, Luisa continua de remonter la conversation, s'octroyant par là-même un grognement mécontent de la part de Gael : l'argentin était d'accord pour que la brune observe ces clichés, après tout il les avait pris pour cela, mais moins avec le fait qu'elle épluche leurs conversations, qui étaient privées par principe. Mais il n'avait pas la force de lui enlever l'appareil des mains, et l’interpeller verbalement n'était pas non plus une idée grandiose dans le sens où cela ne ferait que rendre Esteban suspicieux. Le garde n'avait donc d'autre choix que de la laisser faire, bien qu'elle soit parfaitement consciente du fait que cela ne lui plaisait absolument pas.

Le garde sentit la tête de la mexicaine bouger et ses lèvres atterrir sur sa joue, ce qui le fit grogner un peu plus : non seulement elle savait que cela l'ennuyait, mais en plus elle tentait de l'acheter par des gestes qu'il n'aurait pas toléré le moins du monde face à de tels spectateurs. Il savait également qu'elle n'en avait rien à faire, d'une parce qu'elle ne faisait toujours que ce qu'elle voulait, et de deux parce qu'elle adorait la provocation. Il le lui fera néanmoins payer... quand il sera plus en forme.

Cependant, ce n'était pas uniquement pour Luisa une façon d'embêter son ami (...même si c'était un effet sympathique), mais surtout un moyen de le garder éveillé : sans vraiment le laisser paraître, elle avait très peur qu'il finisse effectivement par faire un malaise, ce qui serait ennuyeux sur de trop nombreux points. Le titiller était donc une façon comme une autre de le garder conscient, bien que ce fut la curiosité qui, la première, lui fit remonter cette conversation au point de comprendre qu'effectivement, Gael et Karl complotaient depuis plusieurs semaines pour retrouver Esteban, puis pour le contacter, et enfin l'approcher. La mention d'un "deal" lui fit froncer les sourcils, et elle tenta d'en savoir plus en interrogeant silencieusement le garde du corps, mais l'ingrat ne lui répondit qu'en hochant la tête de manière négative : elle avait déjà bien assez fouillé comme ça, elle n'obtiendrait rien de plus de lui. Fâchée, Luisa décida de continuer à chercher dans d'autres conversations, plus par réelle curiosité sous couvert de fausse vengeance qu'autre chose.

Étonnamment, elle finit néanmoins par tomber sur quelque chose d'intéressant : une conversation avec un inconnu au bataillon, mais qui mentionnait le même lieu que Gael, et qui semblait coller au niveau des dates. Les informations étaient cependant inquiétantes, et elle les montra au garde qui, bien que récalcitrant, accepta de lire. La moue mécontente qu'il faisait alors qu'il réalisait que Karl avait dû payer bien plus que la somme qu'il lui avait allouée montrait à Luisa qu'il ne devait pas être plus au courant qu'elle... Elle comprenait maintenant un peu mieux le ressentiment du jeune homme.

Fermant le téléphone, la mexicaine tourna son attention vers l'endroit où devaient se trouver les deux jeunes adultes.

"Vous vous en sortez ? Je m'ennuie de votre compagnie, Gael ne fait que grogner comme un malpropre...
-...Je t'emmerde Luisa.
-Et être désagréable !"


Le garde du corps soupira profondément pour toute réponse. Une fois encore, le fait qu'il ait de la conversation était à la fois une bonne et une mauvaise chose : il ne s'était toujours pas évanoui, mais il n'était clairement pas sans son état normal, ou il se serait contenté de grogner une fois de plus.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Ven 21 Oct - 11:02

Karl n'aimait pas... Mais alors vraiment pas d'avoir dû laisser son téléphone à Luisa. Néanmoins il fallait être réaliste : c'était le seul choix valable qui s'était présenté à lui. Il aurait été impossible de lui montrer ces clichés avant car l'état d'Esteban ne l'aurait pas permis, et qu'elle aurait probablement eu des réactions inadaptées. Il ne pouvait pas non plus faire trop tarder. Elle avait le droit d'être mise au courant autant que Gael et lui-même (voire plus, si l'on considérait qu'elle était membre de la famille du concerné). Qui plus est, tant qu'elle ne savait pas jusqu'où son neveu était capable de partir, elle risquait des erreurs de comportement. Si Karl avait jugé que les scènes auxquelles le jeune vampire les avaient soumis jusqu'à maintenant étaient suffisamment éloquentes pour que les images de la chambre soient superflues, la donne venait de changer. Puis l'absence de mobilier du penthouse allait devenir un problème urgent, comme ils avaient réglé celui du dangereux jeûne de son propriétaire. Esteban ne guérirait jamais si il continuait de se maltraiter tout seul, en vivant dans un espace vide, trop inconfortable et peu aménagé même pour un vampire. Régler ce problème ne suffirait évidemment pas à sortir l'héritier de l'endroit sombre et froid où son esprit était parti se réfugier, mais ça y aiderait. Il n'y aurait pas de solution miracle, de toute façon. Il faudrait poser des briques, unes à unes. Consolider la construction, jusqu'à ce que leurs efforts commencent à porter leurs fruits et que l'outre refoulé commence lentement à aller mieux.

Il aurait pu demander à Gael de montrer lui-même les clichés à la mexicaine, mais n'avait pas voulu l'inciter à se contorsionner pour trouver son propre cellulaire. Parce qu'il l'aurait probablement fait, en dépit du bon sens et de toute prudence. Et le risque d'indiscrétion aurait été approximativement le même. Approximativement, oui... Karl possédait sur son smartphone des conversations qu'il préférait que personne ne lise, Gael compris. Si il avait su que la situation prendrait un tel tournant, si rapidement, il aurait probablement effacé les preuves. Mais il n'en avait pas eu le temps, et il ne pouvait maintenant plus rien faire d'autre que d'espérer que Luisa ne fouillerait pas trop sa boite de réception, et qu'elle ne tomberait pas dessus. En théorie, elle aurait suffisamment à faire avec la conversation entretenue avec Gael depuis plusieurs semaines, qu'il voulait bien lui jeter en pâture à défaut de pouvoir faire autrement. Mais on ne savait jamais. Surtout avec elle, avait-il compris de ce que lui en avaient dit Esteban et Gael, qui aussi étonnant que cela puisse paraître en vue de leurs personnalités très éloignées, tombaient d'accord sur certains points la concernant. Notamment au sujet de cette chance agaçante qu'elle avait, et qui lui permettait de faire mouche même lorsqu'elle n'avait pas prévu de le faire.

Esteban s'éloignait de lui tandis qu'ils avançaient vers les cartons. Son regard clair détourné sur un mur était vacant. Karl pensait que le vampire lui-même ne se rendait pas compte de l'écart qu'il creusait entre eux en déviant sa trajectoire, mais ça en disait long sur le type d'état d'esprit dans lequel il devait être. Il n'avait aucune intention de le laisser s'isoler une fois supplémentaire, même involontairement. Le pas franc, Karl franchit la distance qui le séparait d'Esteban et il passa un bras autour de ses épaules. Un geste amical et aussi chaste que possible qui, en théorie, ne devrait pas éveiller les détestables tendances homophobes de son meilleur ami. Lorsque ça n'allait pas fort, il l'avait souvent étreint de la sorte. Sous son bras, le vampire frissonna. Il lui jeta un regard sec et qui pourtant donnait l'impression d'être composé de turquoise liquide. Quelle douleur il contenait, silencieusement, sans donner l'impression de vouloir s'effondrer comme tout le monde s'y était pourtant attendu...

"Je te dérange ? Ca ne te donne plus envie pourtant, je me trompe ?"

Esteban cilla à la question, qu'il trouvait particulièrement gênante. Il n'aimait pas parler de son lui vampire, qu'il découvrait être une extension de son lui normal plutôt qu'un être entièrement à part, qu'il s'était pensé obligé de rejeter pour ne pas être remplacé. Le fait était qu'il avait besoin d'un instant de solitude et d'introspection afin de prendre la pleine mesure de ce qui venait d'arriver, et de ce que ça avait changé pour lui. C'était compliqué de répondre de manière certaine. Il se força pourtant à penser. Il se rendait compte qu'il n'avait effectivement plus soif. L'odeur d'hémoglobine omniprésente restait agréable, mais c'était comme de passer à côté d'une boulangerie en ayant l'estomac plein. L'agréable odeur de croissant était un plaisir pour le nez, mais elle ne lui donnait pour autant pas envie d'entrer et d'acheter irrépréssiblement tout le stock pour s'en baffrer. En se concentrant il était toujours en mesure d'entendre le sang qui battait dans les veines de Karl, mais ça n'était plus qu'une information d'importance secondaire, dont il pouvait tout à fait faire abstraction. Ca ne lui donnait pas l'impression d'être plus humain, il se sentait toujours aussi différent, aliéné, mais il devait admettre que c'était rassurant, d'être en mesure de contenir cet appétit honteux.

"Non... Mais ce n'est pas le problème... Désolé Karl, je ne veux pas en parler maintenant."
- Ne t'inquiète pas. Tu n'as pas à le faire. Mais reste vers moi, d'accord ?
- C'est difficile...
- Je sais.
- Comment pourrais-tu savoir ?
- Parce que je te connais, et que ce n'est pas la première fois que tu as l'impression d'être incompris de tout et de tout le monde.
- C'est différent cette fois. Tu ne peux réellement pas te mettre à ma place.
- Peut-être, mais ça ne justifie pas que tu t'isoles comme si tu avais été radioactif.
- Je l'ai presque tué... Et ce n'était pas quelque chose d'autre. C'était bien moi. Tout est clair... Et je sais que je recommencerais sans hésiter. Je comprends pourquoi je l'ai fait. Tu sais ce que ça signifie ?
- ... Que tu vas arrêter de faire la grève de la faim pour ne pas encore te retrouver dans une situation similaire à ces gens coincés dans la montagne qui finissaient par manger les leurs faute à la famine ?"


La comparaison lui rabattit le caquet. Il savait qu'il y avait quelque chose de différent. Ces appétits étaient différents. Pourtant Karl avait marqué un point. Il n'y avait pas besoin d'être un vampire pour que la faim soit un vecteur de folie et de criminalité. Esteban sentit le bras de Karl se détacher de lui. Il eut soudain l'impression d'avoir froid (comprendre, moins chaud). Son ami lui tapota l'épaule et lui indiqua les cartons à leurs pieds :

"N'y pense pas pour le moment d'accord ? Aide moi à trouver les verres."
- Il faut commander à manger...
- Aussi. Ce n'est peut-être pas l'idée du siècle de faire livrer chez toi par contre...
- Je ne vois pas ce qu'on pourrait faire d'autre...
- ... J'ai bien une idée."


Esteban jeta un regard interrogatif à son ami, qui pourtant ne donnait pas l'impression de vouloir en dire plus. Karl observait le canapé, à peine visible en contre plongée dans leur champ de vision. Y avait-il quelque chose qu'on avait omis de lui dire ? En temps normal il aurait probablement questionné Karl sans relâche jusqu'à obtenir une réponse, mais il était trop chamboulé pour s'adonner à un interrogatoire complet. Il n'avait pas envie de parler. Il se sentait d'humeur taciturne, chose qui ne lui arrivait que rarement, bien que ces derniers temps, beaucoup plus couramment. Si Karl voulait faire des cachotteries, eh bien qu'il garde ses secrets. Esteban finirait bien par comprendre, ça n'était pas un mystère qui pourrait rester plein bien longtemps. Le vampire voulut ouvrir un carton mais se rappela que ses mains étaient pleines de sang. Plein de dégout pour lui-même, il grimaça et siffla entre ses crocs, tandis qu'il s'essuyait sur sa chemise déjà trop souillée pour être récupérable.

"C'est affreux....
- Non. Juste maladroit. Ce qui, je te rassure, est tout à fait toi."


Il jeta un coup d'œil mauvais sur Karl, sans chercher à se récrier, néanmoins. Lorsqu'Esteban ne trouvait pas la mauvaise foi nécessaire pour rendre responsable de sa malhabilité tout et n'importe quoi, sauf ses propres capacités, c'est qu'il y avait un gros problème. Mais tout le monde était déjà au courant que rien n'allait, et Karl se contenta de lui jeter un clin d'œil amusé, qui lui fit rouler de gros yeux agacés.

Quelques minutes plus tard, ils avaient éventré une dizaine de cartons. Esteban était retombé dans un mutisme sordide et avait l'impression qu'on lui avait cousu les lèvres si fermement qu'il était devenu incapable de parler. On devait aussi lui avoir cousu le cerveau, car il avait l'esprit gourd et n'arrivait plus à penser à rien. Les émotions violentes continuaient de tournoyer en lui sans changer de registre ni d'intensité.

Puis Luisa les héla. Il sentit le regard gris de Karl peser lourdement sur lui. Généralement, lorsque l'un d'entre eux devait répondre à un appel au loin, c'était Esteban qui s'y collait, son exubérance naturelle étant largement plus adaptée que la discrétion de son ami pour ce type d'interactions. Cela dit rien ne voudrait sortir maintenant, ce que Karl donna l'impression de comprendre dès que leurs yeux se croisèrent. Le vampire se détourna donc tristement dans la direction d'un énième paquet, tandis que Karl surmontait le déplaisir que lui procurait l'acte en question et haussait le ton afin d'être entendu clairement. Il attendit que son sourire se tasse, car d'entendre Gael râler contre la mexicaine était une distraction dont il ne se lassait pas.

"On ne les a pas encore trouv... Ah ! Je n'ai rien dit. Esteban vient de tomber dessus."

Et effectivement, le vampire écarta les pans d'un carton pour découvrir les fameux récipients. Il en sortit quatre. Autant que leurs mains pourraient en porter remplis. Vu ce qu'il avait bu, quelque chose lui disait que ça ne serait pas de trop. Il était rare que ses réflexions aillent dans un sens aussi pertinent, mais Esteban ne s'en rendit pas compte, pour la très bonne raison qu'il ne faisait jamais exprès d'agir plus intelligemment que bêtement, et vice versa. Karl se retint de faire une plaisanterie qui aurait probablement été mal prise. Il avait suffisamment poussé le bouchon au cours de leur discussion.

"Tu me montres ta cuisine ?
- Je préfèrerais aller dans la salle de bain.
- Sauf que tu vas me montrer ta cuisine, parce que si nous allons dans ta salle de bain je ne t'en ferai plus sortir, et qu'il est hors de question que tu nous fasses quoique ce soit de cet ordre pour le moment.
- Mais j'ai besoin...
- Peut-être, mais pour le moment, Gael et Luisa ont besoin de toi. Il n'y a que nous deux qui puissions les aider."


La déclaration lui fit un effet inattendu. Il leva sur Karl des yeux ronds de surprise et si ça n'avait pas été impossible, il aurait juré que son cœur avait fait un bond. On avait besoin de lui. Il avait beau être devenu une monstruosité sans nom, pour les minutes à venir, il avait un objectif et la possibilité de faire quelque chose de bien. Karl avait raison... Sa crise existentielle attendrait. Il hocha la tête en signe d'assentiment, se releva, et sentit enfin sa gorge se bloquer douloureusement. Il s'était étonné de ne pas avoir ressenti ce genre d'émotions plus tôt et se sentait soulagé d'en être enfin la victime, car cela lui donnait l'impression d'être juste un peu moins différent. Des larmes se mirent à couler contre son visage. Des sanglots muets, discrets, le secouèrent sur tout le chemin qui les séparaient de la fameuse cuisine. Karl restait très proche de lui. Il sentait son envie de l'éteindre et aurait aimé qu'il le fasse. Et Karl l'aurait fait, si ils n'avaient pas été en train de porter des verres. Il ne craignait pas d'en lâcher un par terre dans l'action, mais savait qu'Esteban était un tout autre problème. Il était déjà presque miraculeux qu'il ne se soit pas empêtré les pieds dans les marches tandis qu'ils évoluaient de plateformes en plateformes.

Un verre plein dans chaque main, ils revinrent près du canapé où les deux donneurs de sang s'étaient couchés de sorte à minimiser les risques de malaise. Esteban avait cessé de pleurer mais avait encore les joues striées de traces évidentes. Le visage grave et fermé, il se mit à genou et tendit les verres en attendant qu'on les lui prenne des mains, et qu'il puisse s'asseoir pour de bon, les bras autour des genoux, prostré dans ce qui était devenu pour lui une position rassurante où il se tenait compagnie à lui-même, à défaut de mieux.
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Ven 21 Oct - 17:00

Si Luisa aurait pu entendre les peurs de Karl quant au fait qu'elle fouille dans son téléphone, elle aurait certainement... agi exactement de la même manière. La mexicaine était absolument incapable de se retenir dans ce genre de circonstances, étant bien trop curieuse pour respecter le principe même de vie privée. D'autant qu'en général, elle apprenait toujours quelque chose d'intéressant. Et quand elle tombait sur des affaires qui ne la regardaient pas et qui ne valaient pas la peine d'être sues par d'autres... et bien elle se taisait, et finissait par oublier, ce qui faisait qu'on pouvait tout de même lui faire confiance, toutes proportions gardées. Elle ne divulguait pas d'infos pour le simple plaisir. A moins qu'il ne s'agisse de commentaires sordides sur son enfoiré de beau-frère, auquel cas elle était ravie de mettre tout ce qu'elle savait à contribution pour enfermer l'homme derrière les barreaux (ou sur la chaise électrique, de préférence). En tous cas, elle n'avait pas vraiment l'intention de se mêler de la vie privée de Karl. Mais ce qu'elle venait de découvrir valait au moins la peine d'être partagé avec Gael, qui en ferait ce qu'il voudrait ensuite. Pour elle, c'était un nouvel indice à prendre en compte dans sa façon d'appréhender l'étudiant.

Etudiant qui faisait d'ailleurs des merveilles avec son neveu, d'après ce qu'elle pouvait entendre. Elle n'était pas assez proche pour entendre l'entièreté de la discussion, ni assez en forme pour parvenir à tendre suffisamment l'oreille, mais elle entendait parfaitement qu'il y avait conversation, ce qui était déjà un énorme progrès. Esteban s'était tellement replié sur lui-même que la communication finissait la plupart du temps par ne fonctionner que dans un sens. De ce qu'elle saisissait, il y avait là questions et réponses, une interaction qu'ils avaient été incapables de vraiment posséder jusque là. Tournant la tête vers Gael -dont les yeux papillonnaient toujours- elle lui fit comprendre par une moue et un haussement de sourcils qu'elle était plutôt impressionnée par ce qu'elle entendait, ce à quoi le garde lui répondit par un rire contenu que Luisa interpréta fort bien comme un "Qu'est-ce que tu crois ?" clairement moqueur. Dans d'autres circonstances elle lui aurait tapé l'épaule (...ou plutôt le bras, l'épaule étant généralement hors de portée) mais elle se savait inapte à user de la moindre once de force (soulever le téléphone portable au-dessus de leurs têtes sur une période relativement longue était déjà assez). La cheffe d'entreprise se contenta donc de tirer la langue, ce à quoi le garde du corps répondit par un sourire amusé.

Comme si guidés par un sixième sens, les oreilles de Luisa et de Gael semblèrent se dresser en entendant les mots "commander à manger". La mexicaine suivit le reste de la conversation avec envie, tandis que l'autre occupant du canapé se faisait le plus discret possible pour qu'ils puissent entendre ce qu'il se passait. Malgré la fatigue, Luisa se douta que l'idée de Karl devait avoir un rapport avec son propre appartement quelques étages plus bas, et elle leva un bras pour l'agiter brièvement, pouce levé, dans la direction des deux garçons. Peu importe qu'Esteban la voie faire, il faudrait bien qu'elle lui dise où elle s'était installée un jour ou l'autre. Et commander de la nourriture n'était vraiment pas une mauvaise idée... n'avait-elle pas tenté de le faire, plus tôt ?

Le temps passait tandis que Luisa continuait de fouiller le téléphone à la recherche d'informations qui pourraient l'intéresser. Elle avait épluché la conversation entre Karl et Gael (au grand déplaisir de ce dernier) et cherchait à présent de nouvelles sources. Evidemment, le nom d'Esteban -perdu parmi d'autres vu que leur dernière conversation n'était pas des plus récentes- lui sauta aux yeux et elle ouvrit instantanément le fil (non sans un nouveau grognement de la part de l'argentin qui suivait ses mouvements) pour avoir quelques détails de leurs conversations. Cependant, elle remarqua qu'au fil des dernières semaines, il n'y avait rien eu de croustillant, ce qui corroborait les informations qu'elle avait déjà, soit que son neveu s'était remarquablement bien coupé du monde. Elle n'aurait pu lui ôter sa ténacité quand bien même elle l'aurait souhaité, apparemment.

Puis une nouvelle recherche l'amena à cliquer sur un nom au hasard. Juste parce qu'en général, quand on finit un message par une insulte gratifiée d'un smiley, c'est qu'il doit y avoir une bonne blague dessous. Malheureusement, ce ne fut pas vraiment ce qu'elle trouva, mais plutôt des informations qui faisaient écho à ce qu'elle avait lu de la conversation entre l'étudiant et Gael, et pas de la meilleure des manières. La façon dont le garde avait fait la moue et froncé les sourcils quand elle lui avait montré le passage lui révélait qu'elle avait certainement vu juste, et elle mourrait d'envie de demander plus d'informations concernant ces fameux "PC", mais elle savait parfaitement que ce n'était pas le moment. Mais Gael, tout comme Karl, ou quiconque pouvant lui procurer cette information, ne perdait rien pour attendre.

Rongeant son frein, la brune passa à autre chose en se décidant à interpeller les deux jeunes pour savoir où il en étaient. Provoquant une nouvelle fois son ami, elle obtint une remarque qui ne pouvait provenir que c'est Gaucho extrêmement fatigué au point de baisser sa garde dans tous les sens du terme. Néanmoins, il était conscient, et cela suffisait à Luisa qui répondit avec une impatience non feinte aux propos de Karl, pendant que l'argentin marmonnait quelque chose d'inaudible (au moins pour l'étudiant encore humain) dans sa barbe.

"Super, revenez-nous vite ! Et Karlito, on me souffle dans l'oreillette que ce n'est pas très gentil de se moquer ! Enfin, je te transmets la version aimable, parce que ce n'est pas exactement ce que j'ai entendu...
-Luisa Magdalena Dolores Selva Moreno...!"


Le grondement de la voix de l'argentin ne fit que déclencher le rire de la cheffe d'entreprise, qui évita tout de même d'en rajouter. Cela les empêcha cependant d'entendre la conversation des deux garçons alors qu'ils se rendaient dans la cuisine, et Gael était toujours en train de lui faire des reproches pendant qu'ils descendaient les escaliers pour les rejoindre.

"Tu es... impossible.
-Hey ! Si tu ne veux pas qu'on sache quelque chose, ne le dis pas, c'est aussi simple que cela ! Si tu parles, c'est pour qu'on t'entende, un point c'est tout !
-Tu n'avais pas besoin de me faire remarquer...
-Oh, Gael, je t'en prie, ce n'est pas comme si tu te donnais en spectacle...
-Mais je...
-Tu as le droit de t'exprimer, une fois de temps en temps. Même à des gens qui te voient la plupart du temps au travail. Tu n'es pas un robot, et personne ne va te penser moins compétent parce que tu connais et utilises une liste incalculable de jurons dans ton temps libre. Relax."


Malheureusement pour Karl, qui se serait certainement réjoui de la situation, la conversation s'était déroulée dans un espagnol rapide et à voix basse, que seuls de bons pratiquants de la langue pouvaient interpréter. Ceci dit, Esteban pouvait peut-être lui faire une traduction, mais le jeune vampire ne donnait pas l'air d'avoir le coeur à l'ouvrage. Luisa le vit s'agenouiller devant eux et leur tendre des verres. Elle en prit un, tandis que sa seconde main venait lui glisser une légère caresse sur la joue. Il était évident qu'il avait pleuré. Quelque part, cela rassurait la mexicaine qui voyait là une trace du neveu hypersensible qu'elle connaissait. Malgré tout, cette soirée était une épreuve pour tout le monde, et le fait qu'il ne garde pas cette façade affreusement détachée ne pouvait qu'être bon signe... non ?

En silence, elle avala son verre d'eau, gorgée par gorgée, de la même façon que le faisait Gael qui avait pris l'autre verre des mains d'Esteban en lui adressant un "Merci Gamin" habituel de leurs relations, l'extrême fatigue en plus. Il avait à peine la force de porter son verre à ses lèvres, et cela se voyait. Il s'estimait simplement heureux que Luisa soit trop obnubilée par sa propre subsistance pour se soucier de lui et faire une énième remarque.

Quelques dizaines de secondes plus tard, Luisa avait prit -et terminé- son second verre d'eau, qu'elle avait échangé à Karl contre le vide. Elle soupira et fixa le plafond pendant quelques secondes sans un mot, écoutant la pluie qui tombait toujours dru. C'était relaxant, à présent. Dans sa vision périphérique, elle voyait son filleul, qui s'était recroquevillé sur lui-même, mais toujours contre le canapé. Elle tourna doucement pour s'approcher de lui, alors que le garde du corps laissait échapper un long frisson en sentant la tête de la mexicaine (et la source de chaleur qu'elle apportait) se détacher de lui. Il continua de boire sans un mot.

Luisa, elle, était maintenant penchée vers Esteban, sa tête venant se poser dans son cou. Elle fit glisser ses lèvres contre sa joue avant de lui souffler dans l'oreille.

"Merci Tebi. Dis-moi, est-ce que tu aurais une couverture ? Ou est-ce que je peux convaincre l'un de vous deux d'aller en chercher une chez moi ?"

Comprenant presque immédiatement ce dont il s'agissait et n'ayant aucune envie de faire faire ce genre de travail à Karl ou (encore moins) au fils de sa patronne, Gael interrompit son hydratation pour protester de sa voix grave, rendue un peu moins rauque grâce au contenu du verre déjà ingurgité.

"Luisa, ce n'est pas...
-Si, c'est grave. N'essaie pas de faire comme si tout allait parfaitement, Gael. Personne n'est assez stupide pour y croire.
-Mais puisque je te dis que ça va...
-Je refuse de t'écouter dans ces cas-là."
Redressant un peu la tête, elle tourna son regard sombre sur Karl. "Aide-moi, toi, fais-lui comprendre qu'il se comporte comme un enfant, il t'écoutera peut-être !
-Je n'ai PAS froid.
-Tu mens. Et de toute façon une couverture ne peut pas te faire de mal.
-... Luisa, quand tu es comme ça, tu es vraiment une chieuse.
-Je prends ça pour un compliment !
-..."


S'abstenant de répondre, Gael s'en retourna à son verre, ce que la mexicaine prit pour une victoire personnelle. Son regard voyagea à nouveau entre Esteban et Karl, attendant que l'un des deux se propose pour aller chercher ce qu'elle leur demandait.

"Et j'ai entendu une partie de votre discussion tout à l'heure... Personnellement, je vote pour un curry de lentilles."

Sa tête n'avait pas quitté l'épaule d'Esteban (...tant que ce dernier n'avait pas bougé), manifestant ainsi sa présence qu'elle ne voulait pas envahissante, mais simplement... présente. Elle avait fini par comprendre que c'était à la fois le minimum qu'elle pouvait offrir et le maximum à faire pour le moment. Ce qui expliquait peut-être pourquoi c'était Gael qui écopait de l'ensemble de son inquiétude (qui, bien que cela ne se voie pas vraiment, frôlait la panique en réalité).
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MessageSujet: Re: Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.   Ven 21 Oct - 21:18

Le sourire de Karl monta cette fois jusqu'à ses yeux, et il ne chercha pas à cacher son ricanement. La relation qu'il y avait entre Gael et Luisa paraissait douloureuse et il compatissait fortement avec le garde du corps, vraiment, mais il lui était malgré tout impossible de rester de marbre dans cette situation. Personne n'était mort. Esteban s'était nourri et n'avait tué personne, même si il allait toujours très mal. Il était devenu possible de lui parler, ce qui prouvait que le manque de sang devait avoir formé une barrière importante lors de leurs précédentes tentatives de communication. A partir de maintenant, ça irait mieux. La soif avait évidemment été loin d'être la seule des choses qui les empêchaient d'atteindre le vampire. Cela dit Karl était allé jusqu'à se demander si ils n'étaient pas arrivés trop tard et si ils ne l'avaient pas perdu pour de bon. Il avait maintenant la preuve du contraire, et il en était ravi. La faiblesse rendait Gael moins taciturne qu'à son habitude et ce n'était pas déplaisant, même si Karl n'aurait pas aimé être à sa place. Son cœur était rendu léger par le soulagement, et son comportement en était la traduction directe.

"Je promets de faire comme si je n'avais rien entendu..."

Son ton rieur, peut-être un peu contrit, en disait suffisamment long.

De retour au combat qu'il menait contre les démons d'Esteban, il eut une nouvelle discussion avec lui sur le chemin de la cuisine, qui déclencha une crise de larmes. Il s'en voulait un peu de l'avoir fait pleurer, mais pensait qu'il s'agissait probablement d'un passage nécessaire. Ce n'était pas bon, ce qu'il était en train de faire, même si il ne faisait pas exprès. Il était coupé de ses émotions et mieux valait qu'une partie de ces dernières au moins s'exprime par ce biais. Les larmes ne pouvaient pas mentir, au contraire de son esprit retors, probablement emmêlé dans un  réseau de pensées tordues inextricables. Il comprenait le besoin d'introspection du vampire mais craignait vraiment ce qui arriverait si ils le laissaient faire seul et sans guide. Lorsqu'ils redescendirent, Gael et Luisa étaient en train de s'enguirlander dans un espagnol si rapide qu'il n'essaya même pas d'en capter la moindre bribe. Il jeta un coup d'œil latéral à son ami, mais si Esteban avait suivi la conversation, il n'en donnait aucunement l'air. Son expression sinistre restait inchangée. Il ne tourna même pas la tête pour lui rendre son regard.

Lorsque le vampire s'agenouilla pour tendre les récipients pleins, il avait hâte qu'on le leste de son fardeau. Il se sentait sur une brèche intérieure. Scindé entre son besoin de faire ce qui était juste, et donc de s'occuper correctement de Gael et Luisa pour compenser la perte de sang qu'ils avaient subi, et le besoin presque irrépressible qu'il avait de partir s'isoler. L'image de sa salle de bain était gravée sur sa rétine. Il la voyait dès qu'il fermait les yeux, tant son envie de la rejoindre était grande, insupportable. Il frissonna violemment quand les doigts de Luisa frôlèrent sa joue. Il fut incapable de cacher le mouvement de recul que ce contact lui avait inspiré. Ce n'était pas tant qu'il y répugnait, car sa solitude, son besoin de compagnie n'avait pas changé. Néanmoins il ne se sentait aucun droit de recevoir cette douceur. Il n'appartenait plus à ce monde. Il n'avait jamais ressenti cette réalité avec autant de force. Ils étaient là, avec lui, et pourtant ils ne pourraient plus jamais vraiment l'être. En les laissant se comporter avec lui comme ils l'auraient fait avec l'humain qu'il avait été, il avait l'impression d'être en train de les trahir. Une vague culpabilité perça dans le regard qu'il porta sur sa tante, avant d'être à nouveau recouverte du tas d'émotions bouillonnantes, poignantes, mais terriblement impossibles à analyser qui continuaient de cuire en lui comme si il avait été une cocotte minute vivante.

A son tour, Gael le remercia. Il baissa les yeux, frappé par l'ironie de la situation. Si il était dans cet état, c'était de sa faute au premier abord. Parce qu'Esteban s'était nourri de lui. Si quelqu'un devait remercier l'autre, c'était Esteban, pas le contraire. Le jeune homme répondit par le silence, et par un sobre hochement de tête négatif qu'on pouvait au minimum interpréter comme un "de rien". Il sentait le regard aigu de Karl posé sur lui. Il sentait son inquiétude traverser l'air d'une manière presque solide, l'atteindre, l'écraser de son moelleux confortable mais embarrassant. Il l'ignora, les lèvres pincées. Il s'installa contre le canapé et se contenta d'attendre la suite. Si on l'avait laissé aller dans la salle de bain, peut-être aurait-il été plus efficace ensuite. Pour le moment cependant, il n'arrivait pas à s'entendre penser. Il se sentait ahuri.

Subitement, il entendit Luisa bouger et se glaça littéralement en sentant sa tête toucher son épaule, et ses lèvres sa joue. Les larmes lui montèrent aux yeux. Il eut une inspiration saccadée, pleine de ces émotions à ras bord qui lui restaient pour la plupart inaccessibles. Il ne chercha pas à s'extraire du contact, mais ne paraissait pas le prendre aussi bien qu'il l'aurait pu. Karl répondit à sa place, voyant que l'outre aurait bien du mal à le faire lui-même. D'ailleurs, c'était inquiétant. Il avait l'impression qu'on était en train de le perdre à nouveau, malgré les efforts mis en œuvre pour qu'il reste avec eux.

"Il y en avait une dans l'un des cartons. Je peux aller la chercher."

Mais Gael n'avait pas l'air de vouloir se laisser faire et il se récria sans attendre. Karl se tourna dans sa direction, son œil perçant jugeant de ce qu'il voyait. Ca n'était pas fameux. C'était même très inquiétant. Il comprenait qu'il prenne mal la façon dont Luisa prenait des décisions pour lui sans lui demander son avis préalable, mais il n'avait probablement pas conscience de l'image qu'il donnait, ni peut-être de la réalité de son état. Il dut faire preuve de toute la subtilité dont il était capable pour mettre dans sa réponse tout ce que l'un et l'autre protagoniste de cette "scène de ménage" méritait.

"Quelque chose me dit que si la situation était inversée, quelqu'un jurerait que son comportement est moins celui d'un enfant que d'un adulte qu'on essaie d'infantiliser... Néanmoins vous avez tous les deux perdu beaucoup de sang et il est clair qu'il vaut mieux éviter de prendre le moindre risque dans ces conditions, d'autant qu'on rechignera jusqu'à la dernière minute, pour des raisons évidentes, à appeler les secours. Vous savez quoi ? Je crois bien que j'ai même vu deux couvertures, dans ce carton."

C'était un peu osé compte tenu du fait qu'il s'adressait à une personne qu'il venait à peine de rencontrer, mais Luisa l'avait bien cherché. Karl était certain qu'Esteban aurait approuvé, si il avait été en état de le faire. Il n'était même pas certain que son vampire d'ami avait écouté. Il avait les yeux détournés et paraissait plongé dans un autre monde, tourné autour d'un désir violent dont Karl craignait de connaître la teneur. Il allait s'agenouiller et lui parler quand Luisa évoqua un curry de lentilles, et que l'outre en profita pour revenir brutalement à la vie. Karl se rendit compte qu'Esteban avait entièrement cessé de respirer et ne reprenait son souffle que pour avoir l'air nécessaire pour parler. Étrange comportement de la part de l'héritier Luz-Descalzo, qui jusqu'à présent lui avait donné l'impression d'essayer de se comporter au maximum comme l'humain qu'il n'était plus.

"Puisque tu as une 'idée', Karl, occupe t'en avec Luisa. Moi, je retourne chercher de l'eau."

Ce n'était pas une mauvaise idée, mais Karl saisit immédiatement le véritable objectif de son ami, qui l'avait rarement jouée aussi fine. Mais toujours pas assez pour l'embobiner. Il se pencha sur lui, les sourcils froncés par la réprobation, et lui arracha des mains les verres vides sur lesquels il venait littéralement de plonger.

"Je ne crois pas, non... J'ai changé d'avis. Tu vas chercher les couvertures, et moi je vais remplir les verres.
- Mais...
- Désolé mais c'est soit ça, soit tu restes ici et je m'occupe de tout le reste. Le reste est non négociable."


Le vampire échappa un soupir lourd. Karl était rarement autoritaire avec lui. Lorsque ça arrivait néanmoins, c'était toujours pour une bonne raison, et il était si impressionné par ce changement de tempérament brutal qu'il n'osait jamais le contredire.

"Très bien... Je descends."

Il entendit d'une oreille distraite Karl donner quelques instructions ésotériques à sa tante au sujet des commandes. Comme quoi elle pouvait appeler, demander à ce que le livreur sonne son téléphone au moment où il arriverait, et qu'il descendrait récupérer les sacs. Esteban n'y comprenait sincèrement rien et n'avait pas d'énergie à mettre dans ces préoccupations là. Il s'agenouilla prestement devant le tas de carton, sans pouvoir s'empêcher de trouver étrange le contraste entre l'énergie dont son corps débordait et la fatigue mentale qui le submergeait, au delà du nuage émotionnel épais qui ne le quittait plus. Il mit la main sur les fameuses couvertures rapidement, puis il eut une idée. Ses yeux se figèrent. Il releva leur flèche face à lui malgré ses paupières rendues lourdes par le désabus et la résignation. Karl l'avait peut-être empêché d'aller où il voulait directement... Mais il avait fait une erreur en le laissant partir. Le vampire se rappelait précisément de ces fois où il avait usé de sa vitesse surnaturelle, volontairement ou non, pour échapper à des situations désagréables. Il pouvait le refaire. Il allait le refaire. On ne l'empêcherait pas plus longtemps d'avoir ce tête à tête nécessaire avec son ombre.

Et sans plus attendre, il fusa. En moins de temps qu'il ne fallait pour le dire, il était au niveau du canapé, sur lequel il prit à peine le temps de lâcher les couvertures avant de repartir et d'aller s'enfermer. D'un point de vue norme, on avait dû sentir une espèce de courant d'air, voir des plaids apparaître comme par magie, et entendre une porte claquer au loin. La présence d'Esteban avait disparu. Il avait enfin atteint la salle de bain. Dans la cuisine, Karl était trop occupé pour prendre conscience de ce qui était arrivé.

Il ferma le loquet. Voilà. Plus personne ne le ferait sortir d'ici avant qu'il en ait fini. Esteban avança jusqu'au miroir et posa lourdement ses mains sur le bord de l'évier. Un visage barbouillé de sang lui faisait face et cette vision, à laquelle il avait pourtant cru s'attendre, lui fendit le cœur comme si il s'était agi d'une noix pressée dans un étau. Un glapissement presque animal lui échappa et il posa son front sur la glace, les yeux écarquillés. Ses mains rougis encadrèrent l'image.

Ca y était. On y était. Voilà ce qu'il était. Un vampire. Un vrai. Pas de ceux qui étaient "un peu meilleurs que les autres" parce qu'ils essayaient de bien faire. Ce genre de choses n'existait pas. On était damné ou bien on ne l'était pas, il n'y avait pas de demi-mesure et il aurait dû s'en rendre compte bien plus tôt. Il se mit à prier à mi-voix, dans un espagnol tendu.

"Oh Seigneur... N'ai-je pas été arrogant de penser que je pouvais encore t'atteindre par mes efforts ? Ce péché ne m'aurait-il pas valu une place en Enfer même sans qu'on m'arrache brutalement à toi ? Qui suis-je pour tenter de m'élever au dessus de ma condition de vermine... Qui suis-je pour m'adresser à toi, moi dont les voies ont dévié à jamais des tiennes."

Il tremblait lorsqu'il sortit de sa poche un petit bout de métal rangé précautionneusement dans un morceau de chemise déchirée. Il n'avait pas vidé ses cartons de déménagement, mais avait au moins pris la peine de les fouiller jusqu'à trouver cet objet qui le reliait tant à sa mère qu'à sa Foi, qu'il avait toujours refusée d'abandonner. Le visage déformé par la tristesse il la porta contre son front, tout en maintenant le tissu en place pour éviter de se brûler avec.

"... Je ne recommencerai pas cet outrage. Plus jamais je ne dialoguerai avec toi. Plus jamais je ne nierai ma nature. Néanmoins, je promets de faire mon possible pour mener à bien la mission que je m'étais donnée de mon vivant. Si je souille ce monde de ma présence impie, ce n'est que pour soustraire à lui celle d'un monstre pire encore. Je ne peux partir en laissant ce démon agir à sa guise et si par là je m'oppose à ta justice divine, je n'en éprouve aucun remord. Peut-être est-ce pour cela que tu m'as damné précocement."

Et c'était terminé. Banni loin  de la lumière de Dieu, il n'aurait plus jamais l'audace d'essayer de s'approcher de Lui, car il ne ferait que souiller ce qui était pur en cherchant à purifier ce qui chez lui était souillé. Il replia les pans du linge sur la croix, comme un linceul. Des larmes roulant sur ses joues, il cherchait la force de jeter l'objet dans le trou d'évacuation. Peut-être aurait-il réussi à le faire si il avait été moins symbolique, mais il ne pouvait pas s'y résoudre, car il aurait eu l'impression de trahir sa mère une fois de plus. Il resta le poing suspendu au dessus de l'évier un moment, avant de le reprendre contre lui, dans un geste sec. Il posa ses lèvres sur l'objet à travers le tissu en contenant des sanglots violents, puis il chercha un autre endroit où le placer hors de sa vue. Sous l'évier, il y avait un meuble. Il en ouvrit les portes et trouva de gros tuyaux, entre lesquels il coinça le précieux bijou. Lorsqu'il se redressa sans le porter, il se sentait nu et douloureusement lesté.

Mains plaquées sur l'évier, à nouveau. Si quelqu'un était venu le chercher, il n'écoutait pas. Il n'entendait pas. Son esprit hurlait, son champ de vision s'était étréci. Plus rien d'autre ne comptait. Il ouvrit le robinet et passa de l'eau sur son visage pour essayer d'en retirer les affreuses tâches de sang. Il avait promis qu'il ne nierait plus sa nature. Sa nature n'était pas juste de boire du sang, mais aussi de détester être sale et négligé. C'était bien cela le problème : il était bien lui-même, et c'était ce lui-même qui était devenu monstrueux.

Après une trentaine de secondes passées à multiplier les vaines tentatives, il comprit qu'il n'arriverait jamais à rien comme ça. De toute façon, il avait besoin de plus que de se débarbouiller. Il retira l'ensemble de ses vêtements, les laissa s'échouer par terre, et entra dans la douche, qu'il fit couler aussi chaude qu'il était capable de le supporter. Il tomba à genou sous le filet d'eau et permit à ses larmes de se mêler au flux bouillant. Elles coulaient affreusement peu. La plupart d'entre elles préféraient rejoindre son ventre, comme autant de scalpels glissant dans son estomac.
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Luisa, ou l'intuition crochue... pointue. Pardon.

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