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 L'heure du thé (et de deux lettres en plus)

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Esteban Luz-Descalzo
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MessageSujet: L'heure du thé (et de deux lettres en plus)   Ven 6 Fév - 15:49

[Donc ça semble évident mais je le précise quand même : Esteban n'est pas encore un vampire à ce stade du RP Very Happy]

La résidence de Monsieur Luz-Descalzo à la Nouvelle-Orléans n'était pas très souvent habitée. Comprenons par là qu'il était rare qu'on y dorme, qu'on y mange et qu'on y vive confortablement plus de deux jours d'affilée, car il était très rare que la demeure soit entièrement déserte. Offerte aux activités secrètes d'une certaine organisation illicite, elle formait un QG secondaire très bien gardé. On n'en aurait pas attendu moins du domaine d'un industriel de la trempe Juan : systèmes de vidéo-surveillance de pointe, gardes entraînés et armés jusqu'aux dents, et caetera. L'endroit prenait une allure de base paramilitaire que justifiaient les millions et les milliards qu'on y gardait sous une forme ou une autre. Ne rentrait pas ici qui voulait : c'était bien évidemment calculé, comme les sous-sols du manoir abritaient des secrets qui jamais, au grand jamais, ne devaient être révélés au public. C'était plus complexe que ça et le système mis en place par la famille Luz-Descalzo afin de n'être jamais associée aux activités du TPH malgré les nombreuses suspicions dont ils avaient fait l'objet tenait du mécanisme d'horlogerie, affiné au fur et à mesure que les générations se succédaient.

Ces derniers temps, la résidence abritait une activité spécialement élevée : Mary Bowes étant dans l'incapacité d'assurer ses habituelles fonctions, Juan avait aménagé quelques semaines dans son planning et la remplaçait provisoirement. A Bâton-Rouge, Cassandre tenait ses affaires d'une main de maître.

C'est ainsi qu'Esteban attendait devant la grille du parc. Les gorilles en costard, récepteur à l'oreille, lunettes de soleil au dessus d'une mâchoire de molosse, le mettaient mal à l'aise. Il avait l'impression d'être épié, jugé. Les crosses  qu'il voyait à la ceinture de certains lui donnaient des sueurs froides : sans se l'avouer, il avait toujours détesté les armes à feu. Même lorsqu'elles étaient au repos, le simple fait de les savoir chargées et prêtes à être utilisées lui donnait l'impression de sentir la présence de la mort contre sa nuque. Guindé dans ses traditionnels vêtements haute-couture, dont la coupe n'aurait jamais pu être trop parfaite à son goût, il plissait du nez d'une façon qui n'avait rien de discret ni d'équivoque. Il aurait préféré ne pas être ici.

"Mama tu sais, je te l'ai déjà dit, mais ce n'est pas pour rien que je t'ai demandé de l'accompagner... Je doute que Juan ait vraiment envie de me voir ces derniers temps..."

Olivia était avec lui, ce qui n'avait rien d'étonnant : la mère et le fils avaient longtemps été inséparables, et si les circonstances les avaient forcés à vivre loin l'un de l'autre plus vite qu'ils l'auraient tous les deux voulus, maintenant qu'ils étaient dans la même ville, ils étaient redevenus presque aussi proches géographiquement qu'ils pouvaient l'être d'un point de vue affectif. Quand bien même sa mère continuait de se plaindre, encore et encore, qu'ils ne se voyaient pas assez. Selon elle, Esteban ne faisait pas (encore) suffisamment d'efforts. Il fallait dire qu'il voyait Karl très souvent et qu'elle n'appréciait que très peu leur amitié fusionnelle, que beaucoup jugeaient ambigüe. Puis il y avait Erin, depuis peu. Il était bien normal que le jeune homme débloque du temps en conséquence : il s'agissait tout de même de sa petite amie.

Lorsqu'il avait proposé de mettre Madame de Cléophase en contact avec le TPH, il avait pensé qu'Olivia accepterait sans problème de présenter la dite professeure au "reste de la famille". C'était sans compter le caractère têtu de sa mère qui avait insisté pour qu'Esteban participe à la rencontre qu'il avait initié. Depuis qu'il avait porté plainte contre son père et fait éclater le scandale de l'année, au risque de mettre les Luz-Descalzo dans une situation délicate, Juan et lui avaient été en froid. Son oncle n'appréciait que très peu la décision du jeune homme et le temps n'avait pas encore rendu leur conflit moins cuisant. Il avait vécu une longue partie de son adolescence à Bâton-Rouge : Juan était devenu ce qui, dans sa vie, tenait lieu de figure quasi-paternelle la moins malsaine. Esteban détestait l'idée que son oncle lui en veuille, voire qu'il ne l'aime pas, ou ait honte de lui. Il aurait voulu éviter d'avoir à se confronter à son jugement. Surtout lorsqu'il savait que d'ici très peu de temps, faute à l'immense secret qu'il cachait encore, il risquait de tomber au delà de tout espoir de rédemption. Olivia pensait que cette rencontre pourrait aider à rabibocher les deux hommes. Esteban était persuadé qu'elle ne ferait que rendre les choses plus difficiles pour tout le monde à long terme.

L'après-midi touchait à son terme. Le temps du rendez-vous approchait. Afin d'oublier sa nervosité, Esteban se félicita du fait d'avoir réussi à convaincre Olivia d'arriver à l'heure - voire même un peu avant. De ce qu'il avait pu comprendre de sa personnalité, Madame de Cléophase était une femme très sérieuse, qui n'aurait sans doute pas pris avec beaucoup d'humour les écarts culturels que la mexicaine se permettait encore, notamment lorsqu'il s'agissait d'être ponctuel.
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MessageSujet: Re: L'heure du thé (et de deux lettres en plus)   Sam 7 Fév - 5:17

D’un œil attentif, Olivia observait la route qui menait à cette immense propriété devant laquelle ils se trouvaient. On leur avait demandé d’attendre l’arrivée de la dernière personne avant d’enter, ce qui semblait justifié. D’ailleurs, la mexicaine n’aurait pas songé faire autrement, puisque la troisième invitée était très certainement étrangère au mode de fonctionnement le Juan. Il aurait été fâcheux que cette Madame de Cléophase se retrouve à la porte, alors qu’elle était plus ou moins la raison pour laquelle tous se trouvaient ici.

Olivia tourna la tête vers son fils quand ce dernier lui fit remarquer –une nouvelle fois- qu’il n’avait aucune envie d’être là. Certes, c’était elle qui avait insisté pour qu’il l’accompagne. Et oui, elle avait été suffisamment têtue pour qu’il accepte de le faire malgré ses évidentes réticences. Il avait beau dire le contraire, Olivia était convaincue que plus le temps passait, moins il serait possible de rabibocher l’oncle et le neveu. Et malgré sa rancune envers Juan sur la façon dont il avait géré « l’affaire » -et ici on comprendra surtout le fait qu’Olivia était surtout ennuyée par le secret qu’ils avaient imposé- elle détestait l’idée que ces deux-là se fassent la tête. Peut-être était-ce son côté bonne pâte, qui aspirait à ce que tout aille bien dans le meilleur des mondes (ou du moins qu’ils en donnent la parfaite impression), mais toujours était-il qu’elle ne voulait pas qu’ils restent en froid. Et puis, la mexicaine savait très bien qu’au fond, cette situation ne plaisait pas à son fils, qui avait haï de se mettre la famille entière –et plus encore Juan et Cassandre- à dos. Heureusement, Christian était resté de son côté. C’était une très bonne chose, et Olivia ne pourrait jamais assez remercier son neveu pour cela. Mais elle avait là une occasion de rapprocher à nouveau son beau-frère et son fils, et il était hors de question qu’elle la laisse passer. Même si cela signifiait faire face à un Esteban boudeur et mal luné.


« Et bien, il fera avec, et toi aussi. Les hommes Luz-Descalzo sont tous des entêtés, et je n’ai aucune envie de te voir répéter de façon transgénérationelle ce  qui a déjà lieu entre ces trois frères. De plus, ton oncle et cette Dame auront peut-être des affaires à discuter en privé, et je ne souhaite pas rester à tenir la chandelle. Je me suis dit que c’était une bonne occasion de passer un peu plus de temps avec mon Niñito adoré, qui semble bien trop pris entre ses études, ses amis et l’élue de son cœur pour m’accorder plus que cela. »

Si le début de l’explication avait été donné sur un ton plutôt sec, montrant l’irritation d’Olivia non pas envers son fils, sinon envers les situations qu’elle décrivait (la non-communication entre les trois de la seconde génération, et la guerre du silence –ou des reproches- que la famille réservait à Esteban, donc), la suite avait gagné en douceur, allant jusqu’à adopter un ton joueur sur la fin. Oui, elle se plaignait de ne pas assez voir son fils. Et oui, elle désapprouvait le nombre d’heures qu’il passait avec ce garçon, Karl, qu’elle n’avait jamais apprécié et qu’elle n’apprécierait sans doute jamais -elle ne l’avait jamais rencontré, mais se gardait bien de le faire, ne voyant aucune raison à cela et espérant jamais n’en avoir. Et oui, elle se montrait ouvertement jalouse de cette jeune femme qui viendrait à la supplanter dans la course à la première femme dans le cœur de son enfant. Oui, elle était possessive, ce garçon était le sien, avant tout. Mais au fond, Olivia savait bien qu’il serait impossible pour elle de voir son fils aussi souvent qu’elle le voudrait. Alors elle profitait de chaque occasion, et n’hésitait pas à le titiller par quelques phrases qui pourraient sonner comme des reproches, mais qui n’étaient que l’expression de sa tendresse maternelle la plus sincère. Et ça, elle était certaine qu’Esteban le savait. Ou alors il était bien la seule personne sur cette planète à ignorer à quel point Olivia Luz-Descalzo pouvait être dingue de sa progéniture.

Après un rapide baiser sur la joue de son fils, pour qu’il arrête de râler –et surtout parce qu’elle en avait envie- le regard sombre de la mexicaine se tourna à nouveau vers la route qui s’étendait devant eux. Elle n’avait rencontré Sophia de Cléophase qu’une seule fois avant aujourd’hui, et si ses manières lui avaient semblé plus que convenables et que la conversation fut agréable, elle savait d’avance que ce qui allait se passer aujourd’hui pouvait montrer une toute autre facette de la professeure. Olivia avait peut-être la réputation (à juste titre) d’être particulièrement naïve, elle n’était pas stupide pour autant. Mais elle ne jugeait pas sans connaître. Elle attendait donc, une main posée sur l’épaule de son fils, que l’heure du rendez-vous arrive –pourquoi Diable Esteban avait-il insisté pour qu’ils soient en avance ?! A l’heure, pourquoi pas…mais en avance ?! Ce serait quelque chose que la mexicaine ne comprendrait jamais- et que chacun se montre sous son vrai jour, loin des faux semblants de la vie publique.
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MessageSujet: Re: L'heure du thé (et de deux lettres en plus)   Dim 8 Fév - 1:25

Il y avait des nuages dans le ciel...
Ils étaient denses et gris, chargés d'une pluie qu'ils transportaient avec fierté et hauteur, comme une femme se retenant de pleurer. Sophia aurait aimé s'en faire un matelas ou un sofa... Les femmes du monde avaient pour habitude de s'accoûtrer de vestes ornées de fourrures. Sophia, elle, aurait bien aimé capturer ces nuages nuancés, les dépecer de leur douceur et s'en faire un manteau de brume. Ces cumulus denses et gris, mélancoliques par la valeur mais conquérants par la beauté, siéraient à merveille son cou raffiné...
Ils planaient au-dessus du paysage américain comme une masse étrangère aux spectacles mondains ; étrangère au chaos civilisationnel, aux maladresses conversationnelles, aux inélégances communicationnelles ; insensible aux toits érigés par les hommes en surnombre, qui pointaient dans de multiples directions avec une vanité imparable ; inaudible à ces bâtisses imposantes de près, mais minuscules de loin. Chaque jour, Sophia échangeait toutes sortes de mots avec des gens plus ou moins éduqués, pourtant il lui semblait que cette couverture épaisse parlait bien plus à son elle-profond que toutes les interlocutions d'une journée.

"Vous savez, Madame, je...
- Hector, je vous avais pourtant appris à remarquer ces moments où je suis pensive, et où il n'est pas recommandé de me parler, lâcha-t-elle sur le ton qu'elle réservait habituellement aux étudiants qu'elle avait condamné au redoublement, du genre mais qu'est-ce que la société va faire de vous, mon petit ?
- Oui, Madame."

Puisque le ciel était peuplé d'invités si remarquables, Sophia avait choisi de se rendre à la demeure des Lus-Descalzo par une promenade bienallante. Hector, son serviteur, l'accompagnait sur ces quelques kilomètres de marche ; la raison de sa présence était le sombre parapluie qu'il avait tâche de porter, juste au cas où il se mît à pleuvoir. Car, s'il pleuvait, le maquillage de Sophia coulerait dégueulassement sur son visage, ce qui était particulièrement contre-indiqué dans le cadre de sa première rencontre avec le TPH.

Tandis qu'elle pavait les trottoirs de la Nouvelle-Orléans, elle aperçut l'imposante demeure se profiler au loin ; et, à sa base, elle discerna Olivia et Esteban qui... attendaient. Quelle drôle de surprise... Pourquoi étaient-ils ainsi en avance? Les Luz-Descalzo n'avaient donc pas de vie, ou bien ? Être en avance était un signe de soumission, c'est pour ça que Sophia l'exigeait de tous ses étudiants. Mais une femme aussi respectable qu'Olivia, et un étudiant aussi effarouché qu'Esteban !? Lorsqu'on dirige une organisation destinée à éradiquer les Outranciers, diantre ! on peut prétendre à l'orgueil, à la posture, au panache ! Point de dentelle pour les blanchisseurs !

Sophia réalisa par ailleurs que la présence de son serviteur à ses côtés devenait problématique. Hector était celui qui épluchait ses patates, qui nettoyait ses éviers, qui épouillait son crâne, qui lavait ses draps... Naturellement, exposer ce graillon à un champ mondain aurait eu autant de mauvais goût que d'exhiber sa brosse à water devant tout le monde. Sophia n'arriverait décidément jamais à comprendre ces hauts-fonctionnaires qui se sentaient obligés de pavaner leurs servants dès qu'ils avaient de la visite ; les sots ne se rendaient pas compte que ce faisant, c'était eux-mêmes qu'ils rabaissaient, car tout ce qui est petit aime la grandeur, et l'attire magnétiquement.
De toutes façons, Hector était incompatible avec la classe américaine supérieure : il n'était ni classe, ni supérieur... C'est pourquoi Sophia décida de congédier ce dernier : la crème devait rester avec la crème.

"Hector, pouvez-vous disposer ?
- Oui Madame, fit Hector avant de faire un signe de tête poli.
- Hector, cessez d'être aussi chétif, faites preuve d'un peu de caractère.
- Oui, Madame" répéta-t-il sourdement avant de se retourner et de partir d'un pas perturbé.

Ah, qu'elle aimait le persécuter. Un coup le repas n'était pas assez salé, un coup il l'était trop ; un coup il ne souriait pas assez, un coup il était parfaitement ridicule ; un coup les vêtements séchaient trop au vent de l'Ouest, un coup trop à celui du Nord... Elle sentait que chacune de ses contrariétés faisait stresser le pauvre homme. Il fallait dire qu'il n'était plus très loin du cimetière ; et il était dévoué à la famille De Cléophase depuis tant de décennies, que l'idée d'être congédié à deux pas de la pierre tombale jetait dans son esprit étroit des balles puant le gâchis et la damnation. Les hommes étaient tellement stupides... Mais pour les chats, ils faisaient de bonnes souris : c'était leur seul avantage.

Madame Lus-Descalzo et Esteban n'étaient plus qu'à quelques mètres, et rentrèrent bientôt dans son champ conversationnel... Oh-oh. Sophia leva ses sourcils d'un air prévenant. S'il y avait une chose que Madame ne supportait pas, c'était cet étalage d'affolements et de gros yeux auxquels donnaient habituellement lieu les salutations. Tous ces débordements affectifs, ces voix suraigües, ces trépignations, ces mollets remuant comme des bouilloires, ces poignées de main fébriles à faire exploser les veines... Et ces dents ! Ah, ces dents que les mondains retroussaient comme une façade éblouissante, quelle agression, quelle inélégance ! Tout cela perturbait systématiquement son fragile système digestif, car les étalages d'absurdité avaient tendance à lui faire douter de sa place dans l'univers, et de la raison d'être de ce dernier.

"Bonjour." lâcha-t-elle avec un sourire strict. La passion devait venir après, c'était le gage des rencontres décentes, et Dieu savait que ses interlocuteurs l'étaient, décents!
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Esteban Luz-Descalzo
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MessageSujet: Re: L'heure du thé (et de deux lettres en plus)   Mar 10 Fév - 15:12

Esteban roula des yeux, conscient que sa mère était en train d'essayer de l'entourlouper. Elle ne faisait que retarder l'inévitable, mais elle ne pouvait pas le savoir non plus. Il décida donc de se taire et de lui donner ce qu'elle voulait car de toute façon, il avait déjà été vaincu - si ça n'avait pas été le cas, il n'aurait pas été ici en premier lieu. Mieux valait qu'elle ne se doute de rien.

"D'accord, j'ai compris, tu m'as déjà dit tout ça..."

Il balaya les alentours d'un regard nerveux alors que sa mère déposait un baiser sur sa joue, geste qui n'aurait rien eu de gênant en privé mais qui le devenait dès lors qu'ils étaient dans la rue et qu'une "invitée" pouvait arriver à tout moment. Parmi la longue liste de choses peu convenables qu'entretenaient les Luz-Descalzo mère et fils (notamment), figurait la ligne suivante : "Effusions d'amour filial ou maternel devant des étrangers face auxquels il est nécessaire de faire bonne figure". Ce qui regroupait la totalité des étrangers, bien évidemment. Surtout ceux qui savaient bien se tenir et étaient susceptibles de prendre ombrage d'un manque à l'étiquette. Esteban ne connaissait que très peu de choses de Madame de Cléophase, mais elle lui avait semblé rentrer dans cette dernière catégorie. Après avoir fait les gros yeux afin de rappeler à la mexicaine que ce n'était ni le moment ni l'endroit pour s'adonner à ce genre de pratiques, il lui accorda un sourire chaleureux. Et de nouveau, il était plus droit qu'un i. C'était là sa posture habituelle, comme on s'en doutait bien.

Quelques minutes passèrent dans un silence atypique lorsque l'on connaissait les protagonistes. Esteban était pensif. Concentré. Il fallait qu'il se prépare à se taire, ou plutôt à ne dire que ce qu'il convenait de dire, plutôt qu'à partir dans l'un des flux de paroles impressionnants qu'il lui arrivait parfois de lâcher sans vraiment en avoir conscience, simplement parce qu'il était beaucoup trop bavard et que son esprit, bien trop prompt à inventer toute sorte de sottise, avait tout le mal du monde à rester à sa place, même lorsque la réputation de la Famille était en jeu.

Il vit une femme entrer dans la rue et crut reconnaître celle qu'ils attendaient maintenant depuis un temps inhabituellement long. Il était extrêmement rare qu'Esteban réussisse à convaincre Olivia de n'avoir que cinq minutes de retard, alors être à l'heure, et même présent un peu avant l'heure dite ? Un véritable miracle, qui avait quelques inconvénients pourtant : il commençait à s'ennuyer ferme. Peut-être avait-il un peu exagéré. Qu'à cela ne tienne ! Si cette Dame ne parvenait pas à être aussi ponctuelle qu'il aurait fallu selon ses Propres Critères, il verrait l'estime qu'il lui vouait au rabais et passerait ses nerfs sur elle à l'aide de quelques reproches qu'il ne lui ferait évidemment pas - quelle horrible idée - mais qu'il ne se garderait certainement pas de penser. Avait-il oublié qu'il était très mauvais menteur et tout à fait incapable de masquer ses pensées ? Très certainement. Cela lui arrivait beaucoup trop souvent, et il ne retenait jamais la leçon.

Elle était maintenant suffisamment proche pour entamer la conversation et c'est ainsi qu'elle les salua en premier. Esteban répondit par un subtil hochement de tête et par un sourire un peu retenu, tout ce qu'il y avait de plus poli dans son catalogue des rencontres mondaines. A d'autres reprises, il avait pu paraître plus pétillant, mais il y avait quelque chose chez Madame de Cléophase qui le forçait à la prudence, à la distance. Peut-être était-ce simplement qu'elle n'avait pas l'air commode. Ou peut-être lui rappelait-elle quelques amis de ses parents qui, à l'occasion de soirées dont il gardait des souvenirs cuisants, lui avaient fait comprendre que son comportement gênait. Il n'était alors qu'un enfant. Ces leçons là par contre, il les avaient retenues, et plus sûrement que toutes les connaissances théoriques qu'il avait pu collectionner à l'école.

"Bonjour madame. Je vous souhaite la bienvenue à la Mente Santísima, bien qu'il faille que vous rencontriez mon oncle afin que cela soit vraiment valable. Il est le propriétaire du domaine. Il me semble que vous avez déjà fait connaissance avec ma mère..?"

Il avait prononcé le nom de la résidence avec un accent parfait, qui trahissait ses capacités de bilingue. Son regard glissa de l'une à l'autre des femmes, qui en profiteraient sans doute pour achever cette introduction.
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Olivia Luz-Descalzo
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MessageSujet: Re: L'heure du thé (et de deux lettres en plus)   Sam 14 Fév - 6:27

Olivia eut un petit sourire satisfait en voyant son fils lever les yeux au ciel. Chez certains, cela pouvait être une marque d’irrespect. Mais Esteban ne lui manquait jamais de respect, elle l’avait trop bien éduqué pour cela. Non, chez son fils (lorsqu’il le lui adressait à elle, du moins), ce regard signifiait qu’elle avait gagné. Ce qu’elle savait déjà, bien entendu, puisque sinon il ne serait pas ici à attendre avec elle. D’ailleurs, s’il n’avait pas été là, elle n’aurait certainement pas été en train d’attendre. Plutôt en train de monter dans la voiture pour que Gael la dépose. Enfin, ce qui était fait était fait, après tout.

La mexicaine écouta donc son fils baisser –à nouveau- les bras sans un mot, puis posa un léger baiser sur sa joue pour mettre fin à la discussion. A son regard d’avertissement, elle opposa un haussement de sourcil innocent tout ce qu’il y avait de plus convenable. Leur invitée n’était pas encore arrivée, il n’y avait donc pas de manquement à la doctrine de conduite de la Haute Société en Lieu Public, non ? Mais soit, elle réfrènerait à partir de maintenant tout geste un tant soit peu trop maternel, ou qui pourrait faire preuve de trop de familiarité. Leur attente se termina donc dans un silence inhabituel pour eux, mais normal aux yeux du reste du monde. Ce n’était par ailleurs pas particulièrement dérangeant, ce silence n’ayant rien de pesant, il était simplement un autre signe du gouffre qui existait dans le comportement des Luz-Descalzo mère et fils entre la sphère publique et la sphère privée, signe de l’éducation qu’Olivia avait reçue, et transmise.

Quelques instants plus tard, une silhouette se profila à l’horizon. Il était aisé d’en déduire qu’il s’agissait de Madame de Cléophase, car entre la direction prise et l’heure du rendez-vous qui approchait, il ne pouvait exister qu’un nombre ténu de coïncidences. D’un geste doux et naturel, comme elle en avait pris l’habitude depuis des années, Olivia retira sa main de l’épaule de son fils, pour la joindre à celle qui était déjà posée devant sa robe, aujourd’hui d’un tendre vert pistache. Son châle, un ton plus clair, rehaussait la couleur sombre de sa peau tout en mettant en valeur le reste de sa tenue, sans que l’ensemble n’agresse les yeux. Elégante en toutes circonstances.

A l’image des deux autres, Madame Luz-Descalzo se contenta d’un hochement de tête léger, accentué par un sourire simple qui montait cependant jusqu’à son regard amical. Olivia n’était pas une grande adepte de la froideur de la société américaine, venant d’un pays où les relations, même dans les Hautes Sphères, étaient bien plus chaleureuses, mais en plus de vingt ans sur le territoire, elle avait eu son lot de soirées mondaines et s’était parfaitement adaptée au protocole de son pays d’adoption. Ni son mari, ni ses beaux-parents n’auraient toléré qu’il en soit autrement. Elle laissa son fils se charger des premières salutations d’usage avec un sourire bienveillant, avant de prendre le relais quand leurs regards se croisèrent. Elle acquiesça légèrement.


« En effet. C’est un plaisir de vous revoir, Sophia. »

L’usage du prénom, allié au vouvoiement, était ce qui lui avait semblé le plus décent. Une marque de respect tout en incluant une certaine proximité. Un signe d’amitié protocolaire dans la distance. Si l’on comptait en prime que la mexicaine était la plus âgée des deux, c’était une présentation formelle dont même ses beaux-parents pouvaient s’estimer satisfaits. A croire qu’elle en avait fait des progrès, depuis qu’elle avait épousé leur aîné. Bon, certes, le divorce lui faisait certainement perdre plus de points que sa tenue impeccable ne lui en avait fait gagner au fil des années… Mais ça, c’était surtout de la faute de leur fils, pas de la sienne.

« Avez-vous des questions avant que nous n’allions à la rencontre de mon beau-frère ? »

Les deux femmes avaient discuté de bon nombre de choses déjà, lors de leur dernière –et première- rencontre. Mais le bien-être de l’invitée avant tout, c’était là la règle.
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MessageSujet: Re: L'heure du thé (et de deux lettres en plus)   Mer 18 Mar - 5:55

(encore désolé pour le retard n_n)

Madame de Cléophase avait été élevée dans une famille traditionnelle. On l'avait couvée dans un manoir haut de deux étages, dans lequel arpentaient oncles, cousins, grands-parents, domestiques et avocats. Toute son enfance elle eût le sentiment de n'exister que par et pour sa famille, cet animal pulpeux dont elle n'était qu'un membre parmi tant d'autres. Sophia n'avait jamais aimé sa mère, elle n'avait jamais aimé son père, elle n'avait jamais aimé ses cousins : elle aimait sa famille. Elle n'aimait pas les gens, elle aimait une chose. Elle était d'ailleurs la première à étouffer tout feu d'individualité : que ce soit chez ses proches ou chez elle, elle jetait l'anathème sur celui qui entendait vivre par lui-même.
À ses yeux, la personne esseulée était profondément vaine : elle n'était ni vivante ni trépassée, elle était un rien. Elle était aussi insignifiante et ridicule qu'une seule pièce de puzzle accourant dans tous les sens en s'écriant "j'existe ! j'existe !", se penchant d'un côté et de l'autre, prenant son motif désarticulé pour un paysage millénaire.
Naturellement, ceux qui n'avaient pas de cadre familial étaient pour elle des mendiants qui, à défaut d'être dignes de respect, méritaient probablement sa pitié. (Notons néanmoins que pour Sophia, la notion de "pitié" renvoyait moins au don de bols de soupe qu'au rejet d'os viandés. Somme toute, ça pouvait maintenir quelqu'un en vie...)

C'était la toute première fois que Sophia faisait face à Esteban et Olivia ensemble, et c'était comme si le soleil s'était levé sur chacun d'entre eux. Elle se sentait comme une collectionneuse qui venait de trouver les deux pièces d'un élégant ensemble, c'est-à-dire très fière et un peu émue. Elle les observa intensément — non pas avec l'arrogance brutale qu'un monétaire affligerait à un trésor beurré de promesses, mais avec l'infinie précaution qu'un archéologue allouerait à une relique poussiéreuse, renfermant des siècles de sentiments et de secrets.
L'un était la grille de décodage de son pair. Sophia n'aurait pas vraiment su dire en quoi, mais ils se démystifiaient mutuellement. Peut-être que la minceur qu'elle trouvait au premier était nuancée par la féminité qu'elle appréciait en la seconde. Peut-être les yeux sombres et téméraires de la daronne étaient-ils rutilés par le regard large et transparent de l'écolier. Sophia remarqua que chacun endossait la même allure digne et haut-perchée — et à raison, car ce qui valorisait l'un valorisait l'autre.
Quel dommage qu'ils ne se tinssent pas par la main, cela aurait été si charmant...

De toutes manières, le puzzle n'était pas encore complet, quelque chose manquait au tableau. N'importe quel historien de l'art aurait su deviner que ces deux pièces ne se suffisaient point : il y avait nécessité d'une valeur ajoutée, en qualité d'une troisième, voire d'une quatrième pièce. Probablement, lorsque Monsieur Luz-Descalszo paraîtra aux alentours, l'élégance et la respectabilité de ses interlocuteurs seraient davantage saillants...
Le plus tôt serait le mieux, car une moitié de panthéon, c'était comme pas de panthéon du tout.

Tandis que les salutations se perpétuaient, Sophia s'enquit de serrer la main de ses interlocuteurs. Somme toute, cette formalité était la griffe des individus connaisseurs du sens et de la valeur des choses. Elle effectua le mouvement avec l'aménité qui lui était propre — mais la rudesse de sa poigne trahissait le sérieux qu'elle allouait à cette rencontre. Sophia avait beau être fière et martiale, elle savait (ou du moins, soupçonnait) que "Luz-Descalzo" était bien plus qu'un nom.

"Merci pour ta gentillesse, Esteban", répondit-elle au jeune homme avec une dilection marquée : elle appréciait qu'il remît le symbole de l'étrenne à son oncle, car c'était un signe d'humilité. En outre, l'humilité était une qualité vitale chez un jeune.

Puis elle se tourna vers Olivia et nota ses soins. "Moi de même, j'apprécie toujours de retrouver mes amis, surtout lorsque ces derniers sont de bonne tenue, fit-elle d'une voix posée, tout en levant ses fins sourcils. J'apprécie vos égards, mais vrai : si j'ai beaucoup de questions à vous adresser, jamais je n'aurais la brutalité de vous les supplicier de si bonne arrivée."

Elle fit deux pas en arrière et observa ses interlocuteurs. "Vous portez-vous bien ?" demanda-t-elle avec une simplicité qui contrastait avec sa dernière réplique.
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Olivia Luz-Descalzo
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MessageSujet: Re: L'heure du thé (et de deux lettres en plus)   Ven 3 Avr - 1:11

[Pour des raisons pratiques, on a interverti les rôles avec Esteban ;)]

Si elle avait énoncé sa vision des choses à voix haute, Madame de Cléophase n’aurait certainement pas été étonnée de voir Olivia acquiescer gravement à son opinion sur la famille. Après tout, la mexicaine avait été élevée dans l’idée non pas de devenir un individu à part entière, mais celle de devenir une Luz-Descalzo. Prospérer à l’image d’une famille, avant tout. Certes, elle avait fait quelques manquements à la règle, certains dont personne n’était au courant (et dont elle espérait bien que nombre ne le seraient jamais), d’autres un peu plus évidents. Ces derniers tournaient autour de son fils, bien entendu. Car peu importe l’importance qu’Olivia vouait à sa famille (car elle continuait d’être une Luz-Descalzo, procédure de divorce ou non, son image était ainsi faite), elle avait toujours apporté à son fils un degré d’attention plus fort. Au détriment de son propre bien-être, dont elle n’avait cure tant que son fils, lui, allait bien.

Si le bien-être d’Esteban avait longtemps (…depuis sa naissance, en réalité) été lié à l’image de la famille entière, les évènements mis en lumière ces derniers mois avaient amené Olivia à faire un choix qu’elle n’aurait jamais pensé être amenée à faire, et qu’elle avait pourtant fait sans sourciller. On ne s’étonnera pas qu’elle ait choisi de soutenir son fils, connaissant la relation que ces deux-là entretenaient, un comportement qui aurait pu leur valoir les foudres du reste de la famille si mère comme fils n’avaient pas été parfaitement conscients de l’image qu’il était essentiel de donner en public. D’autres, Juan le premier, avaient estimé que ce procès mettait trop à mal l’équilibre de l’image de la famille, et en voulaient à Esteban depuis. Après tout, n’était-il pas le premier instigateur de tout ce raffut ?

Aux yeux d’Olivia, cependant, il n’y avait qu’un seul coupable : Darian. Elle restait cependant sensible au point de vue de son beau-frère, et pouvait comprendre que l’impact de ce procès l’ennuie profondément. Mais il devait comprendre que c’était son aîné qui était le plus en cause, et pas l’enfant innocent dont il avait abusé toute son enfance et qui ne cherchait aujourd’hui qu’à faire entendre justice, qu’elle soit humaine ou divine (car cette dernière finirait bien par frapper également, Olivia en était persuadée).

Malgré tout cela, donc, Olivia continuait de vouloir que sa famille, reste une famille unie. C’était aussi l’une des raisons qui l’avait amenée à emménager chez Sergio : au-delà d’une simple envie personnelle, c’était un moyen de créer un nouveau pont entre les deux branches, de tenter de relier deux aspects de la famille, de ramener vers eux le dissident (qui ne l’était plus tant que cela, qu’il le veuille ou non). Et c’était aussi la raison pour laquelle elle avait insisté pour qu’Esteban l’accompagne : elle ne tenait vraiment pas à ce qu’une telle chose se répète. Si elle avait su ce que son fils allait devenir, peut-être, en effet, se serait-elle abstenue…

Toujours était il qu’ils se trouvaient tous les trois devant cette grille de fer (ou d’argent ?) forgé, dans l’optique de rendre visite à l’industriel. Esteban fut celui qui entama les présentations, et Olivia enchaîna en acceptant les salutations protocolaires. Bien que serrer des mains ne soit pas son mouvement préféré –trahissant un fossé culturel entre latins et anglo-saxons- elle s’y pliait sans le moindre problème. La main qui serra celle de Sophia était cependant à l’image de la mexicaine : légère, douce, et chaleureuse. Il s’agissait de mettre son invitée à l’aise, c’était là le rôle de la brune dans pièce qui se jouait devant cette magnifique demeure.  Celui d’Esteban était peut-être moins évident, car il avait surtout agi en amont, mais il apparaîtrait plus clairement au fil de la rencontre.

Olivia tourna un léger regard vers son fils lorsque la professeure le remercia. Elle savait que l’idée de faire face à Juan n’était pas la seule chose qui le mettait mal à l’aise : il lui avait confié que Sophia l’intimidait un peu. Cependant, jusqu’à présent, elle trouvait qu’il se débrouillait très bien. Bien sûr, il était bien peu bavard, mais elle était habituée à son silence dans ce genre de contexte. Somme toute, il était bien vu qu’il se taise, étant donné qu’il n’était pas le mieux informé de la situation et que son âge laissait entendre qu’il valait mieux laisser faire « les adultes ». Et au fond, Olivia était prête à parier que cela l’arrangeait, pour une fois.

Puis Madame de Cléophase lui adressa à nouveau la parole, et Madame Luz-Descalzo lui répondit par un sourire (qu’elle avait facile). Elle appréciait assez le compliment pour montrer qu’elle l’avait remarqué, mais faisait –justement- preuve d’assez de tenue et d’humilité pour ne pas insister dessus. Au lieu de cela, elle entreprit de détromper sa vis-à-vis d’un léger mouvement de la main, faisant tournoyer l’air au niveau de sa taille.


« Oh, je vous en prie, c’est bien la moindre des choses que de répondre à vos questions après que vous ayez accepté de nous rencontrer ici. Je me porte à merveille et vous remercie de votre sollicitude. Et vous-même ? Enseigner à plein temps doit être exténuant… »

Il n’y avait rien de moqueur dans le ton de la mexicaine. Au contraire, elle semblait paraître vraiment concernée par l’état de son invitée et intéressée par sa réponse. D’ailleurs, elle attendit cette dernière (ne souhaitant pas paraître malpolie) avant de continuer, faisant un signe vers la grille devant laquelle ils se trouvaient toujours.

« Je vous en prie, suivez-nous. Il serait regrettable que nous soyons encore dehors quand la pluie se mettra à tomber dru ! Par ailleurs, Juan doit être prêt à nous recevoir, à présent. »

S’il n’était pas déjà en train d’attendre, puisque ce dernier semblait également posséder ce gène qui faisait qu’il n’avait pas besoin de montre ou de réveil pour être parfaitement à l’heure. D’un regard vers les hommes qui montaient la garde, Olivia fit ouvrir l’entrée de la villa et prit naturellement la tête du groupe, Sophia ne sachant pas forcément où aller et Esteban capable de s’y rendre à reculons. Elle continuait cependant le long du chemin de s’entretenir avec l’hôte qui n’était pas tout à fait la sienne, l’invitant à marcher à ses côtés dans les grands couloirs de la villa, jusqu’à arriver dans la pièce qui les intéressait.
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MessageSujet: Re: L'heure du thé (et de deux lettres en plus)   Ven 3 Avr - 13:32

Loin d'Esteban l'idée d'interrompre la discussion maintenant active entre les deux femmes : l'une comme l'autre faisaient partie de la génération précédente et il était évident qu'il devait, dans ce cadre strict et public, leur laisser la priorité de parole. Il fallait dire que pour une fois et malgré ses tendances à la bavardise, le silence que l'étiquette lui imposait l'arrangeait : il lui était difficile d'oublier qu'il allait devoir lui aussi rencontrer son oncle Juan dans les minutes à venir. Difficile d'oublier qu'il devrait supporter la colère, la froideur et la déception qu'il s'apprêtait d'avance à lire dans ses yeux, quand bien même Juan ne dirait sûrement rien en présence de la professeure.

Il tentait tout de même de garder la majeure partie de son attention tournée sur ses interlocutrices car il n'aurait pas été convenable qu'il leur donne l'impression d'être ailleurs, ou de trouver leurs échanges inintéressants. D'ailleurs, Sophia prit tout de même la peine de lui serrer la main - une politesse dont il aurait été étonné qu'elle ne s'embarrasse pas. Il répondit par une poigne assurée sans être envahissante, et qui résumait bien, en somme, ce qu'on lui demandait d'être en cet instant. Aux remerciements de Madame de Cléophase il offrit un sourire de circonstance, associé à un léger mouvement de tête qui indiquait sa propre reconnaissance.

Puis vinrent les échanges traditionnels où chacun s'intéressait au bien-être de ses interlocuteurs. Esteban laissa évidemment sa mère répondre en premier, et considéra qu'il était superflu d'ajouter de quelconques précisions. On comprenait généralement sans mal, lorsqu'il décidait de garder le silence, que les réponses formulées par sa mère le concernaient aussi. De plus elle avait donné la parole à leur invitée, et il aurait été mal élevé de la lui reprendre maintenant. Il attendit donc que le silence retombe avant de devenir plus entreprenant - car il se devait tout de même de l'être un peu, en tant que principal héritier de la Famille. Entre temps, ils avaient passé la grille et étaient entrés à l'intérieur du manoir. Il pouvait donc parler sans craindre les oreilles que pouvaient avoir les murs, les arbres, et tout ce qui dehors n'était pas d'accord avec les idées du TPH :

"Cette demeure a été construite par Diego Luz-Descalzo, mon arrière-arrière grand-père, gouverneur de Louisiane dans les années 1970 et premier membre de notre famille à s'être installé dans cet état. Très rapidement, elle a été offerte aux activités de notre groupe. Elle a longtemps été le principal quartier général de la branche de la Nouvelle-Orléans mais lorsque les enfants de Diego sont partis s'installer au Texas et en Arkansas... lorsque le pouvoir a changé de main, les importantes réunions ont cessé d'y être menées. Cela dit un tel espace s'avère être particulièrement pratique dans le cadre de certaines de nos activités, et la maison n'a jamais vraiment cessé de recevoir des visiteurs. Entre nous, nous l'appelons la Misión Santísima, un nom officieux qu'elle porte mieux que l'officiel."

Il marqua une pause, le temps d'un sourire distingué, amusé. Il était souvent celui qui prenait la parole pour donner ce genre d'explications car à défaut d'être doué de raisonnements subtils, il avait une mémoire impressionnante. On l'avait donc changé en sorte d'encyclopédie familiale, entre autres choses. Sans la connaître entièrement par cœur, il savait aussi réciter de longs passages de la Bible. Dans plusieurs langues différentes.

"Juan est à la tête de la branche de Bâton-Rouge, mais en absence de la hiérarchie locale il sera celui qui vous donnera les informations dont vous aurez besoin pour vous intégrer facilement. Il est possible qu'il ait invité quelques uns des sous-responsables avec lesquels vous travaillerez, afin qu'ils sachent reconnaître votre visage et que vous ne rencontriez aucune difficulté auprès des plus méfiants de nos associés."

Ils arrivèrent devant la porte d'un salon qui tenait aussi lieu de bureau. Le sol était recouvert d'un immense tapis persan dont le prix devait sans problème dépasser les quatre zéros. Le mobilier était d'époque, de style Louis XV. Des banquettes à la soie pastel attendaient sagement, autour d'une table basse, qu'on daigne se réunir et s'asseoir sur leur coûteux tissu. Des portraits austères, ronds et pleins de volutes, dardaient leurs yeux fantomatiques sur les nouveaux arrivants. On les aurait presque entendus murmurer leur jugement silencieux, non moins austère, et surtout impitoyable. Quant à l'horloge impressionnante posée sur une colonne dans un coin de la pièce, elle tiquait doucement, au rythme des secondes calmes et rangées. Elle semblait vouloir donner son accord permanent à la foule des visages impassibles qu'elle aidait à peupler la pièce. Juan Luz-Descalzo était assis derrière un immense bureau de bois massif, mais le bruit des pas à l'approche l'avait alerté. Il retira ses lunettes de repos, ferma un dossier, puis se leva pour venir à la rencontre des autres. Tout comme ses frères, Juan était très grand et dépassait aisément le mètre quatre-vingt dix. Il était fin et relativement sec. Il ressemblait plus à Sergio qu'à Darian, mais la paire d'yeux chaleureux qu'il dardait sur ses invités était pleine de cette vie sombre qu'on ne trouvait que dans les regards foncés. Comme tous les hommes de la famille Luz-Descalzo il avait un charisme inné qui était partiellement dû à sa tenue parfaite ainsi qu'à son éducation, et partiellement à un coup de chance génétique qui avait certainement aidé ses ancêtres à grimper jusqu'à la Haute Place qu'ils avaient fini par atteindre.

"Ah, vous voilà. J'imagine que vous devez être Sophia de Cléophase ? C'est un plaisir de vous rencontrer, Madame."

Suite aux salutations qui s'imposaient, il se tourna vers Olivia :

"Et c'est toujours un plaisir de te revoir, Olivia."

Et enfin vers Esteban. A son attitude, on voyait qu'il ne s'intéressait à Esteban qu'à contrecœur. D'ailleurs la chaleur avait quitté son regard et l'expression qu'il accorda à son neveu était tendue, à défaut d'être entièrement glaciale.

"... Esteban."

Le jeune homme eut envie de se tasser sur lui-même, de ramper par terre, voire même de quitter la pièce en longeant le mur. Il fit pourtant l'effort de soutenir le jugement de son oncle, quand bien même il était difficile de garder l'air fier et distingué lorsqu'on se sentait avant tout malheureux et misérable.

".. Juan.."

Pendant un très long quart de seconde, ils se jaugèrent l'un l'autre, puis Juan sembla se dire que ce n'était certainement pas le moment pour qu'ils tentent de mettre les choses à plat. Il avait retrouvé son sourire, et indiquait les canapés à ses invités :

"Je vous souhaite la bienvenue à la Mente Santísima. Mais je vous en prie ! Installez-vous. Je suppose que mon neveu n'a pas manqué de vous résumer l'histoire de la maison ?"

Juan faisait des efforts. Sinon, il n'aurait certainement pas eu cette once de propos positifs à l'égard d'Esteban. Cette réalisation permit au jeune homme de paniquer un peu... juste un peu moins fort. Mais tout de même, il était persuadé que son sourire devait avoir l'air crispé.
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MessageSujet: Re: L'heure du thé (et de deux lettres en plus)   Dim 19 Avr - 5:36

[bon j'ai quand même essayé de répondre dans la précipitation, j'espère vraiment que ça tient un min. la route!]

Il n'en fallut pas davantage à Sophia pour éprouver une certaine sympathie envers Madame Luz-Descalzo. Les affinités spontanées étaient très rares de sa part — le dernier épiphénomène remontait au moins à la dernière éclipse. Cet aléa relationnel lui était tellement inhabituel qu'il était presque impossible de distinguer quelque changement expressif sur son visage. Olivia Luz-Descalzo était éduquée, élégante, bienveillante, sophistiquée, et surtout, c'était une femme. En sa personne résidaient toutes sortes de justesses.

Pourtant, il manquait à l'accueil un petit quelque chose, comme une estampe japonaise dépourvue d’aplats. Quel était cet élément manquant — Sophia ne s'en souvenait point... Eh ! Bien sûr : l'intimidation, attribut essentiel de toute hospitalité réussie. Une réception sans intimidation avait autant d'impact qu'une comète qui manquait son astre, et dont la traînée d'étoiles filantes s'évanouissait dans les cieux. En effet, l'invité devait sentir que le gîte avait son caractère, et que la frontière entre commensal et proie était plus poreuse qu'il n'y semblait. Quel respect pouvait-il avoir envers des voûtes millénaires, des colonnes flamboyantes, des tapis de soie et des gestes attentionnés, s'il se sentait libre de s'en éloigner à volonté ? Pareille pension n'inspirerait le respect à aucun convive, et à raison. Une bonne résidence devait avoir une aura de férocité, suffisante à insuffler, au sein des invités, la crainte de se retrouver empaillé au détour d'un couloir ou au coin d'un feu. La puissance d'une famille : voila ce qui inclinait à l'amitié.

Mais Sophia n'avait aucun doute que cette dimension viendrait, tant ses hôtes paraissaient adroits.

"Votre intérêt me touche, Madame." Bien qu'il n'était point commun que des femmes s'appellent Madame entre elles, Sophia s'en était toujours sentie redevable, car elle estimait tellement ses consœurs que ce mot, dans sa bouche, sonnait comme excellence ou majesté. "Enseigner l'Histoire est certainement plaisant, car l'Histoire est faite d'or, et l'or est reposant. Ce qui l'est moins, c'est de devoir passer la journée à vendre cet or à des êtres faits de bronze — je ne doute pas que vous voyiez qui j'ai en pensées."

Bientôt, Esteban, signataire d'un recul apprécié par la bourgeoise, récita l'historique de la demeure. Tandis qu'il parlait, Sophia se sentait habitée d'un respect renouvelé à son égard, sans doute provoqué par la disposition de sa matrice. De surcroît, le jeune homme était en pleine invocation de ses poussiéreuses ascendances — cela engageait, aux yeux de l'enseignante, un embellissement supérieur à toutes les tenues, à toutes les teintes, à toutes les touches. À mesure que l'estudiantin parlait — "arrière-arrière grand-père", "1970", "longtemps" , "Arkansas" — de nouveaux paliers s'ouvraient par-delà son âme, de nouveaux génies étincelaient autour de son être et l'éclairaient d'une lumière telle, qu'à chaque seconde, l'invocateur semblait sur le point de se répandre en pluie d'argent.

Sophia sourit à l'idée qu'elle fut fardée du même éclat lors de ses prestations académiques — et ne douta point que ce fut le cas. Sous peu, le cortège fortuné pénétra dans ce qui semblait être un salon — mais de cela, Sophia doutait, tant les lieux exaltaient l'opulence. Oh, il ne s'agissait pas d'une opulence vulgaire et balourde, que l'on croisait quelques fois chez les béotiens, et dont les nouveaux-riches étaient très exemplaires. Il était davantage question de l'opulence qui faisait que Kali était dotée de six bras, que Varuna était parée de mille yeux, que Bodhisattva était pourvu de milliers de couleurs — l'opulence qui entourait Sophia était une huile essentielle de divinité, et pendant quelques instants, flottante et bienheureuse, elle se demanda si elle n'était pas au paradis.

"Moi de même, cher Monsieur, répondit-elle au maître des lieux. Je vous remercie de me recevoir, c'est un grand honneur."

Il s'agissait d'un homme tout-à-fait chaleureux, pourtant, au moment où il aborda son neuveu, la bourgeoise sentit comme un léger parfum de tension vicier l'air du paradis. En une seconde, Sophia se souvint du faste scandale qui entourait les Luz-Descalzo, et bestialement, elle déserta son état de grâce pour s'envoler dans les sphères boudinées de l'opéra-bouffe. Ce genre de transition cynique et bourrue était habituelle chez elle, et lui venait sans doute des milieux d'extrême droite où on lui avait appris que la liberté d'esprit devait permettre toutes les brutalités.

***

Elle avait appris l'affaire dans un journal gauchiste qu'elle avait confisqué à un étudiant indiscipliné (parce que gauchiste). Le gros-titre indiquait : "Luz-Descalzo contre Luz-Descalzo" et l'article était fourni en détails et en photographies. La réaction scandalisée de l'accusé, le regard effarouché de l'écolier, l'air médusé des journalistes, le ridicule jeté sur le parrain, la maladresse typiquement masculine qui émanait de l'affaire... Depuis longtemps, dans le monde moderne, deux hommes bourgeois ne s'étaient pas vautrés dans un cirque plus amusant. Esseulée, la mondaine ne s'était évidemment pas gênée pour rire aux éclats devant le papier.

À présent, le drôle spectacle avait dépassé le stade de l'écrit pour se jouer réellement autour d'elle : en chaque individu se trouvait un personnage scandalisé que sa seule présence répudiait au rang de fantôme. Pourtant Sophia n'était pas dupe : elle sentait toutes les énergies latentes qui circulaient dans cette pièce, et cette fragrance dramatique l'enivrait de plaisir. Par décence, elle faisait mine de ne rien voir... En vérité non seulement était-elle clairvoyante quant aux gages relationnels en jeu — mais en plus, elle n'avait pas le moindre respect pour ce drame familial, qui n'était pour elle qu'un divertissement plaisant et bouffi.

Comment pouvait-il en être autrement? Après tout, l'Homme était une créature primitive, libidineuse et sotte... alors voir un homme accuser un autre homme d'une indécente agression, c'était vraiment surréaliste. C'était comme un cochon se plaignant qu'un autre cochon l'ait éclaboussé de gadoue, alors que la gadoue est sa matière première et qu'il est déjà ontologiquement enfoncé dedans jusqu'à la taille. Pour le coup c'était l'hôpital qui se foutait de la charité — ou plutôt l’égout royal qui, voyant l'immondice affluer, levait délicatement la main en criant "HALTE LA !", et convoquait toutes sortes d'avocats. On ne pourrait pas lui en vouloir, certes : les personnes incapables de se résoudre au fatalisme étaient aussi celles qui bâtissaient le monde.

Madame s'était bien sûr faite son avis sur l'affaire — car avoir une opinion sur des affaires aussi illustres que celles-ci lui donnait l'impression d'être fameuse. Elle connaissait peu Esteban, mais le jugeait trop pétochard pour voir en la justice un jeu quelconque: elle ne doutait donc pas que ses allégations étaient très véridiques. En revanche, elle trouvait très vilain à lui de mettre en péril l'image de sa famille et la crédibilité des Normes, dont les Luz-Descalzo étaient quand même un bastion. Si chaque Norme se permettait de pleurnicher auprès du monde à la moindre chicane, la souche n'avait plus qu'à mettre en œuvre son propre génocide. Là où les Outres possédaient toutes sortes de pouvoirs grossiers et fantasmagoriques, les Normes avaient le pouvoir de la discipline et de la retenue : c'était leur unique arme, et sa déchéance mènerait une ethnie entière à la tombe.
Dans sa réflexion, Sophia eût un sourire en coin, témoin du vaniteux plaisir que lui inspiraient ses songes opulents. Après tout l'estudiantin avait le regard habile, pourquoi n'avait-il pas mis en œuvre la seule solution conséquente : assassiner son père? Il aurait pu le surprendre dans son sommeil avec une batte... Le son des bang! bang aurait débondé cette nervosité dont la moiteur l'accablait en haute société... La boiserie aurait éclaboussé l'antichambre de sang, mais une fois le parricide maquillé, la société mondaine serait épargnée de toute goutte de discorde. Malheureusement, le jeune héritier était peut-être empourpré par cet idéalisme patelin propre aux universitaires, qui déflorait la haie séparant vanité et simplicité, justice et désordre, bienséance et impiété.
Pareil épilogue aurait été si bien noté. Sophia ne comprendrait jamais pourquoi la plupart des étudiants refusaient de se confier à elle... Ne voyaient-ils pas qu'elle était pleine d'expérience et de bon sens ? N'appréciaient-ils point qu'elle fut pourvue de cette rare et estimable sagesse, qui voyait dans les actes expéditifs les solutions les plus efficaces ? Probablement y aurait-il eu bien des gâchis évités si les plus estimables s'étaient ouverts à elle. Mais tous semblaient dépourvus du culot que seul l'âge engendrait, hélas... Le désir de l'académicienne n'était évidemment pas de leur faciliter la vie — il était davantage question de jouer aux dames.

La bourgeoise remarqua alors qu'elle avait les yeux fixés sur Esteban, et s'empressa de détourner son regard pour éviter quelque soupçon quant à ses panachées pensées.

De toutes manières, tout était à changer dans le monde actuel. Sophia était persuadée que les juges allaient donner tort au jeune homme, car tant que l'odeur des Outres gâterait l'atmosphère, les boulevards et leurs bâtisses seraient baignés dans un film noir, et la justice n'était plus qu'un soleil lointain, dont les rayons affaiblis étaient impotents au prodige. Peut-être alors qu'au moment où l'étudiant verrait le marteau juridique s'abattre et sonner le glas de son honneur, il se mettrait en quête de solutions alternatives. Sophia avait le sentiment qu'il était inspiré par la grandeur, et le jugeait assez orgueilleux pour accomplir le nécessaire carnage. Elle serait la première spectatrice de l'évènement, lovée comme une impératrice romaine dans son sofa de velours.

En attendant, voir ces deux hommes se dépatouiller dans les affres de leur condition, c'était juste trop drôle. Et dans l'environnement quotidien de Sophia, les choses "trop drôles" ne se comptaient que sur deux doigts : l'affaire Luz-Descalzo, et le plaisir qu'elle avait à battre ses servants de temps à autre. Regarder les incisives de Hector disparaître dans un nuage de sang sous un coup de parapluie, c'était juste trop drôle aussi.

"Votre salon est plein de douceur et de délicatesse", dit-elle à Juan d'une voix bienveillante, en promenant ses bottines d'un pas allègre vers le canapé indiqué. "En effet, votre neuveu s'est montré bien didactique et incollable" précisa-t-elle avec une moue aimable et un sourire faussement avunculaire.

L'allusion à la délicatesse des lieux était une phrase purement rhétorique, que la bourgeoise avait l'habitude de prononcer à chaque fois qu'elle était visitée par des pensées scandaleuses — il s'agissait d'une sorte d'instinct de conservation bourgeois, qui verrouillait le porche des apparences, et empêchait l'émanation des vilainetés souterraines. Naturellement, cet intérêt porté à l'allure alentour était pure façade, car cela faisait des années que Sophia renfermait en elle une haine de l'outre toujours plus forte, et cette haine demandait à s'assouvir prestement. Si Sophia était venue ici, c'était moins pour admirer les tapis persans et les portraits ancestraux que pour voir des corps meurtris et des caves sanguinolentes — mais peut-être n'en était-elle pas tout-à-fait consciente. Les placards les plus cadavériques étaient généralement couverts de centaines de soies, qui rendaient à la violence le bon goût que les faibles lui refusaient. Sophia était un peu comme un gastronome qui allait au restaurant et glissait au cuisinier "surprenez-moi !" avec un sourire malicieux et romancé.
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MessageSujet: Re: L'heure du thé (et de deux lettres en plus)   Jeu 4 Juin - 11:39

Le rôle d'Olivia dans cette rencontre touchait à sa fin, et celui de son fils allait prendre un peu plus d'importance. Il serait trompeur cependant de penser que l'intérêt de la mexicaine n'était que factice, ou uniquement dicté par l'étiquette voulant qu'un hôte s'enquière de son invité(e) : Malgré son évolution dans ce monde, Olivia avait su rester entière, qualité qu'elle avait certainement transmise à son fils et qui faisait d'elle une hôtesse généralement appréciée de ses semblables de la Haute. Un peu moins de fausseté dans ce monde ne faisait pas de mal, au fond.

Un hochement de tête, une mèche rebelle qui retrouve sa place dans une chevelure aussi sombre que le regard qui s'illumine de compréhension. Un léger sourire aux lèvres, qui confirme que l'allusion n'est pas perdue.


« Espérons qu'ils sauront tirer parti de vos enseignements. Certains moules donnent de merveilleux bijoux, même si d'autres sont fissurés dès le départ. »

Il y avait sûrement dans leur entourage des personnes qui travaillaient sur des... solutions pour pallier à ce problème. Mais ce n'était pas Olivia qui pourrait en dire plus. Après tout, elle n'était que membre honoraire, et si elle pouvait se considérer dans les étages supérieurs de cette demeure comme chez elle, elle évitait soigneusement de descendre là où la lumière du soleil faisait plus de mal que de bien.

Le trio entra finalement, et Olivia céda la parole à son héritier. Bien entendu, elle connaissait cet historique, les Selva Moreno et Luz-Descalzo étant liés depuis si longtemps qu'il arrivait bien souvent que leurs passés illustres se recoupent, mais Esteban, passionné d'histoire qu'il était, semblait à bien des égards la personne la plus à-même de rendre toutes ces descriptions intéressantes. Prêtant malgré tout une oreille attentive à la conversation (au cas où leur invitée aurait posé des questions auxquelles son fils n'aurait pas été entière capable de répondre, ce dont la fière mère qu'elle était doutait franchement), Olivia continua de mener la voie jusqu'à arriver dans le bureau de son beau-frère. Ce dernier était justement en train de venir vers eux pour les accueillir comme il se devait. Attendant calmement son tour, Madame Luz-Descalzo se contenta d'un sourire chaleureux quand, dans d'autres circonstances, elle ne se serait pas embarrassée des convenances et l'aurait embrassé sur la joue sans plus de cérémonie. Mais le Beau Monde était ainsi fait. Et puis, il fallait dire qu'elle lui en voulait toujours un peu, quelque part.


« Un plaisir toujours partagé, Juan. »

...Mais pas assez pour le montrer vulgairement en public. Ce serait aller contre l'image de la famille, et contre l'idée selon laquelle cette rencontre pouvait initier un rapprochement entre Esteban et son oncle et parrain. Même si, à regarder les salutations entre les deux, Olivia était bien loin de l'objectif qu'elle s'était fixé.

Cependant, même la mexicaine pouvait reconnaître l'effort de l'homme qui les accueillait, et s'adressait à présent à leur invitée en complimentant à demi-mots les efforts de son filleul. Un regard vers son fils suffit à la brune pour se rendre compte que le jeune homme n'était pas aussi à l'aise qu'il aurait pu. D'un geste doux, naturel, Olivia posa sa main sur l'épaule de son fils. En guise de soutien, également une façon de lui dire de se détendre sans prononcer le moindre mot. Il aurait été malvenu qu'elle s'adresse à lui en ignorant complètement la conversation qui avait lieu entre Juan et Sophia. Car, si Esteban était l'intermédiaire qui lui avait présenté Madame de Cléophase, Olivia devenait celui qui présentait le cadet Luz-Descalzo à l'aristocrate européenne. Son rôle allait à présent être très limité, mais considérer qu'il était entièrement terminé serait une erreur.

D'une pression légère sur l'épaule d'Esteban, Olivia l'incita à venir avec elle pour s'installer sur le canapé comme proposé par leur hôte, suivant l'initiative de la professeure. Une fois les échanges préliminaires entre les deux terminés, Olivia se permit de relancer la conversation.


« Je suppose que maintenant que l'historique est précisé, nous pouvons passer à l'actualité ? A moins que Juan, tu souhaites des précisions que je n'ai pas pu te donner au préalable ? »

Olivia, comme Esteban, avaient bien entendu pesé le pour et le contre et enquêté à leur manière avant de proposer cette entrevue, mais l'un et l'autre n'étaient peut-être pas assez impliqués au sein du TPH pour penser à toutes les informations que Juan pourrait souhaiter avoir avant de montrer à une nouvelle brebis l'ensemble de sa tanière. Car tous étaient chez le loup en ce moment même, il serait idiot de prétendre le contraire. Cependant, ils avaient la chance de bien s'entendre avec lui... pour le moment, du moins.
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MessageSujet: Re: L'heure du thé (et de deux lettres en plus)   Ven 17 Juil - 21:50

[Désolé pour le retard énorme ._. j'ai eu du mal, c'est une reprise donc j'espère que ça ira !]

Il était heureux qu'Esteban n'ait pas eu à parler durant l'échange qui précéda leur entrée dans le bâtiment, car toute la naïveté cotonneuse qui lui remplissait les oreilles l'empêchait de comprendre ce qu'il avait entendu. Si il était capable d'utiliser la métaphore, il n'était pas tout le temps parfaitement apte à cerner celles des autres et en l'occurrence, il avait bien du mal à y voir clair dans cette histoire d'or et de bronze, et de moules fissurés. Peut-être parlait-on d'outres, ou bien d'enfants mal éduqués ? Quant aux différences de classe, il était bien trop peu conscient de ses privilèges indécemment nombreux et extravagants pour être à même de les considérer: depuis qu'il était entré à l'université il n'arrêtait pas d'apprendre, avec une surprise innocente et involontairement pédante, que ses habitudes ainsi que tout ce qui lui semblait pourtant couler de source n'étaient pas exactement à considérer comme la norme.

L'instant de perplexité passa quand il fut temps de dresser le portrait de ses ancêtres et de conter l'origine de la maison. Les secondes s'accélèrèrent : déjà, ils étaient face à Juan. Déjà, les salutations de rigueur avaient été échangées. Puis l'atmosphère se chargea d'une lourdeur électrique et ce fut comme si le temps capricieux, brièvement contracté, avait finalement décidé de s'étirer à l'infini, afin qu'Esteban sente avec plus d'intensité et de précision la pointe cuisante des milliers de doigts invisibles dardés dans sa direction, accusateurs. Le jugement silencieux de Juan était suffisamment difficile à soutenir en lui-même sans qu'il ait besoin qu'on en rajoute. Pour cette raison il sentit un tressaillement vrombir le long de son échine lorsque ses yeux détournés croisèrent le regard fixe de Sophia qui, si elle ne disait rien et n'avait l'air de ne rien dire, ainsi que la politesse le requérait, n'était encore pas suffisamment opaque pour tromper la paranoïa aiguë du jeune homme. Car ce sujet le rendait paranoïaque : on lui avait longtemps fait comprendre que personne ou presque ne soutiendrait son initiative si il rendait "l'affaire Darian" publique, et malgré les efforts de ceux qui pensaient l'inverse, il avait bien intégré l'information. A la façon dont la professeure le fixait il devina qu'elle pensait au scandale. Sa gêne doubla d'intensité. C'était une chose de révéler ce drame intime au Monde lorsqu'il n'avait d'autre visage que la tête du micro des journalistes auxquels il refusait bien souvent de parler. C'en était une autre lorsque le dit visage prenait une forme concrète, connue mais tout à la fois étrangère. C'était extrêmement humiliant. Il eut l'impression d'être dans un mauvais rêve : il allait baisser les yeux et se rendre compte qu'il était nu, puis se réveiller en sueurs, en sursaut. Rien de tout cela n'arriva : ce qui arriva, ce fut la main de sa mère sur son épaule. Elle formait malheureusement un soutien insuffisant face au ras de marée de honte qu'il était en train d'essuyer, et qui avait malheureusement coloré ses oreilles en rouge. Voilà qui était fort peu convenable en ces circonstances.

Difficile de dire si Juan avait eu pitié de lui ou bien si les demandes d'Olivia (qui tentait tant bien que mal de réparer la relation entre l'oncle et le neveu) avaient fait leur effet, mais en attendant il trouva en lui suffisamment de bonne volonté pour tirer le jeune homme de l'embarras en lui faisant un semblant d'éloge, vivement validé par leur invitée. Esteban prit la porte de sortie qu'on lui offrait. Si il avait pu, il aurait soupiré. A défaut il se contenta d'un sourire à peine trop crispé ainsi que d'un hochement de tête aimable qui tenaient lieu de remerciement silencieux.

Juan avait approximativement eut la même réaction (la crispation en moins) suite aux remarques qu'avait faites Sophia sur le salon. Il n'était pas question d'être rustre et de ne pas noter l'attention, mais il était évidemment encore moins question d'exagérer inutilement. Il ne s'agissait que de la mise d'une pièce, et si elle était bien faite - à l'instar de celles des centaines d'autres pièces que la famille possédait - cela restait tout de même un détail anodin.

La pression sur l'épaule de l'adolescent manqua de le faire sursauter. Il réprima sa nervosité au dernier moment, ce qui lui valu d'avaler sa salive de travers. Il darda un regard douloureux dans la direction de sa mère, tenta de lui sourire pour la rassurer sur son état - ce qui n'était qu'à moitié convaincant lorsqu'on avait les larmes aux yeux et qu'on peinait pour ne pas grimacer - et enfin, il prit place autour de la table basse. Juan avait l'air de vouloir prendre son temps : la visite des étages inférieurs de la demeure n'avait pas l'air d'être prévue pour tout de suite. L'industriel restait debout, et ne cilla même pas pour répondre à sa belle-sœur :

"Je vais y venir dans un instant... Mais déjà, laissez moi vous proposer quelque chose à boire ? J'ai quelques très bonnes bouteilles qui ne demandent qu'à être partagées."

Et effectivement, l'armoire vitrée à côté de laquelle il se trouvait regorgeait d’élixirs dont les fioles ainsi que les étiquettes laissaient présager l'éventualité d'une expérience à base de scotch telle qu'on en réalisait assez rarement. Rarement, du moins, dans un monde où il n'aurait pas suffi de claquer des doigts pour être servi son poids en caviar diamant. En cas de refus, Juan avait encore une carte dans sa manche puisqu'il proposerait alors le thé, mais sa préférence personnelle allait tout droit à sa première tentative, ce pourquoi il ne s'était pour le moment pas embarrassé de la seconde possibilité.

Dans tous les cas, dès ce souci réglé, il alla rejoindre les autres et laissa un bref silence s'installer durant lequel il jaugea Sophia du regard sans s'en cacher. Son visage affable avait pris cette teinte mutine mais scrutatrice, voire retorse, qu'on retrouvait dans les yeux de la plupart des recruteurs aguerris. Certes, il s'agissait d'accueillir leur invitée dignement et de faire honneur à la famille Luz-Descalzo, mais il était aussi question d'intégrer aux rangs du TPH une novice qui, aux yeux du chef de branche qui venait de la rencontrer, n'avait pas encore entièrement fait ses preuves. Evidemment, il n'aurait pas laissé cette femme entrer dans l'un des bastions du TPH ni apprendre la réalité du lien existant entre l'organisation et leur famille si il n'avait pas été persuadé de la sincérité de son engagement, bien qu'il ait comme toujours décidé de rester très vague quant à ce qu'il savait ou ne savait pas déjà - une chose était sûre : il avait tous les moyens possibles et imaginables de se renseigner. Peu importaient les dossiers, dans le fond : il était plus intéressant pour lui de se retrouver face à la véritable personne, ainsi que d'entendre ses mots, ses explications. Il croisa les mains et prit tout le temps qu'il se savait avoir avant de poser sa question :

"Venons en aux faits... Si j'ai bien compris, vous n'êtes arrivée dans notre pays que très récemment, n'est-ce pas ? Faisiez vous partie d'une organisation similaire à la notre, là où vous viviez auparavant ?"

On entrait dans le vif du sujet.
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MessageSujet: Re: L'heure du thé (et de deux lettres en plus)   Mer 22 Juil - 19:17

Le canapé n'était ni trop moelleux, ni trop dur. Sophia appréciait ce juste milieu tissulaire qui, malgré le bon goût qu'on pouvait leur présumer, n'allait pas de soi chez les aristocrates. Ces derniers élisaient souvent leurs chairs comme s'ils peuplaient un musée : l'apparence primait sur le confort. Aux yeux de la daronne, c'était une terrible erreur : quel intérêt que d'avoir un beau canapé, s'il était saupoudré de visages crispés et de costumes plissés ? Dans sa vie mondaine, Sophia s'était assise sur les canapés les plus durs — qui donnaient le sentiment d'être convié à une beuverie fantassine — mais pire encore étaient les rembourrages dans lesquels on s'enfonçait profondément, et qui infériorisaient superbement l'usager. Heureusement, ce genre de balourdise n'existait pas chez les Luz-Descalzo, et dans l'oasis de douceurs qui auréolaient ses atours, Sophia se sentait particulièrement disposée à être belle et éloquente. Ah! Si seulement un domestique avait la coïncidence de mettre des chansons des Carpenters en fond sonore, tout serait si merveilleux... When there's no getting over that rainbow, when my small list of dreams won't come true, I can take all the madness the world has to give...

Au moment où Juan proposa à boire aux invités, Sophia se raidit sous l'explosion d'émotions et de saveurs qui éclaira les sombres parois de son esprit, et bariolait de milles couleurs le velours-fusain qui le tressait. Car l'allocution du parrain annonçait toutes sortes de vertus : la nonchalance grandie, les sentiments exacerbés, l'esprit assoupli, la féminité sublimée... et les manières embellies. Sophia avait toujours affectionné la boisson... Cependant, la France lui avait bien appris qu'il était de mauvais goût qu'une femme s'en abreuve copieusement — aussi elle s'était toujours habituée à masquer son enthousiasme face aux offres de beuverie, et à ne les accepter qu'avec une extrême délicatesse. Son ardeur était telle qu'elle avait chassé toute jarre de sa demeure, de crainte que ces cobras coulants n'injectent leur venin dans toutes les veines de son quotidien... À son insu cette stratégie était redoutablement inefficace, car son manque de pratique ne faisait qu'amplifier l'impact que ces substances pouvaient avoir sur elle.
Sauvant ses manières et se délectant de l'appréhension qui était sienne, elle attendit que les deux autres invités se soient exprimés pour répondre.

"J'accepte votre proposition volontiers" fit-elle alors avec une politesse exagérée — qui donnait à son acceptation une nature presque forcée — avant de poursuivre sur un ton pensif. "Oh, je vais prendre quelque chose de léger... Peut-être un bourbon ?"
Sophia savait pertinemment que le bourbon était tout sauf léger, mais l'ignorance qu'on prêtait aux femmes sur le sujet lui permettait de s'enquérir d'une émulsion amusante tout en paraissant totalement innocente. Tandis que l'apéritif se déployait, elle remercia son hôte sans laisser son regard être happé par le verre qui descendait vers elle, afin de donner l'impression que son seul panache avait été le geste amical l'ayant servi. De plus, même si elle était pressée de boire, elle s'obligea à être dernière à plonger ses lèvres dans l'océan graminé — ainsi se mit-elle à jeter quelques coups d’œil vers ses comparses pour vérifier qui s'était jeté à l'eau et qui faisait son patelin du dimanche. Elle épiait davantage Esteban que les autres, persuadée que sa jeunesse le pousserait à la débauche en premier.

L'aristocrate plissa des yeux avec étonnement en voyant Juan Luz-Descalzo la jauger du regard sans la moindre gêne. Il fallait dire qu'elle était peu habituée à accueillir une telle expression, et ce genre de comportement l'expédiait généralement dans des élocutions très fâcheuses. Cependant, dans ce cas précis, la téméraire physionomie de son hôte n'avait rien d'une vanité déplacée : M. Luz-Descalzo était un patron qui faisait marcher son entreprise, et cette entreprise était censée combattre le Diable (excusez du peu !). Pour lui, il était question de savoir si Sophia était digne de confiance. Pour Sophia, il était question de savoir si son organisation était digne d'elle. Elle était donc très rassurée par son audace, car il aurait été très inquiétant qu'un chef d'entreprise ne s'adonne à un pareil examen.

Et d'ailleurs il avait choisi le meilleur jour pour l'observer, car la tenue de la bourgeoise ne souffrait d'aucune faille : cardigan sombre légèrement perlé, jupe formelle rehaussée, collants sombres, le tout fait de tissus de luxe et accompagné de quelques bijoux d'allure sobre mais de matière dispendière. Un mélange d'ensemble Carnegie et d'habit de visite que Sophia avait trouvé particulièrement adapté à cette visite qui mariait aristocratie mondaine et collaboration industrieuse (car c'était bien une extermination de masse qui était visée) et si les Luz-Descalzo étaient de bon goût, tout instinct inquisiteur finirait par se briser contre la parfaite bienséance de ses parures.

En réponse au regard aventureux du garant, Sophia acquiesça légèrement de la tête avec une subtile obliquité, en prenant un air distant mais solennel qui disait, très précisément je connais cet air, je l'ai déjà gainé, faites à votre aise.... Tandis qu'il croisait les mains en prolongeant son observation, Sophia bascula sa tête en arrière en soupirant ostensiblement et releva ses mains jusqu'aux crins pour vérifier la tenue de ses attaches. Ce mouvement, délibérément, rehaussait sa gorge, dont la blancheur assainie était exacerbée jusqu'à l'absolu par l'engrènement des tissus noirs qui l'entouraient — d'une façon qui était à la fois très féminine dans la gestuelle mais aussi masculine dans l'aspect chevalier. Ce mouvement n'était ni un braiment de lassitude, ni un souffle de sensualité (à laquelle Sophia était impropre), c'était un rugissement de fierté. Déployer l'outrecuidance dans les moments d'examens était un réflexe propre aux sociétés extrémistes qui avaient discipliné Sophia — car dans ces lieux, les aînés apprenaient aux enfants à aimer l'opulence jusque dans la vanité, persuadés que le narcissisme formait les combattants les plus fanatiques. Lorsqu'elle fit le mouvement, un plaqué accroché à son cardigan émit un cliquetis.

Revenant à sa position initiale, ses yeux retrouvèrent ceux de son interlocuteur. Puis elle jeta un sourire en coin amusé vers Esteban et Olivia, s'épargnant la grossièreté de les exclure de cet échange muet, et considérant que l'étonnant silence qui avait fait place dans la salle l'accréditait.

"Venons en aux faits... Si j'ai bien compris, vous n'êtes arrivée dans notre pays que très récemment, n'est-ce pas ? Faisiez vous partie d'une organisation similaire à la notre, là où vous viviez auparavant ?
- Oui" fit-elle d'une voix posée — ce n'était pas un "oui" qui répondait à la question, c'était un "oui" qui réagissait aux propos mêmes pour montrer que ces derniers allaient de soi, qu'elle les attendait et les avait bien reçu. C'était un "oui" qui disait "oui c'est un point à aborder".

Elle se pencha légèrement en avant et dit à voix basse. "Je vous avertis que je devrais commencer ma réponse en parlant la langue des hypocrites. Elle s'arrêta, fit une moue en arrière et respira avec légèreté, savourant le suspense que sa phrase d'accroche avait probablement induit dans l'auditoire. ... C'est compliqué."

Ses yeux fardés survolèrent une rangée de tableaux semés dans l'arrière-plan, le temps qu'elle rassemble ses pensées.

"Comme vous vous en doutez, les Outres ne sont pas combattus de la même façon d'un endroit à l'autre. Ainsi, si les États-Unis ont un mouvement spécialement dédié à ce combat — le vôtre — la France ne connaît point cette justesse, en raison de tensions socio-culturelles très profondes apparues durant le vingtième-et-unième siècle. Globalement, nous pourrions affirmer que les États-Unis ont assimilé l'immigration, le mariage homosexuel, l'embourgeoisement symbolique des masses, le soixante-huitardisme et le multiculturalisme, n'est-ce pas ?"

Elle regarda ses interlocuteurs avec amitié et leva ses fins sourcils avec délicatesse, pour prévenir qu'elle reprendrait son exposé dès leur acquiescement prononcé.

"La France s'est montrée autrement résistante : une large portion de l'opinion publique a résisté à ces afflictions, et ces dernières se sont, au fil des décennies, accumulées les unes sur les autres. Ces tensions culturelles ont atteint leur apogée juste avant la Grande Révélation, avec une forte poussée du nationalisme — et lorsque les Outres sont apparus, ils ont été perçus par mes amis comme un nouveau lignage dans la longue liste des ennemis à combattre. Ainsi, leur répudiation s'est toujours déployée à deux pas des autres combats. Suis-je claire ?"

Elle attendit leur réponse de la même manière et poursuivit.

"Ainsi, aucun mouvement crédible ne s'est spécifiquement attaqué à eux — les seuls groupuscules dévoués demeuraient ridiculement petits, et impotents à soutirer de quelconques ressources à un environnement structurellement défavorable. En France, le seul espace où il était possible de combattre les Outres, le seul équivalent à votre structure, c'était l'ultra-droite traditionnelle. Dans laquelle, comme vous le savez sans doute, j'ai été éduquée — et à laquelle je suis toujours restée loyale."

Elle marqua une nouvelle pause, cette fois moins pour s'enquérir de l'écoute des Luz-Descalzo que pour souligner son dernier mot. Elle avait une main levée, une épaule avancée par rapport à l'autre et la tête résolument droite. La loyauté n'était jamais sujette à badiner dans ces pans de l'aristocratie française.
Comme elle allait en venir à l'essentiel — et par là matérialiser sa réponse à M. Luz-Descalzo — elle le regarda en particulier.

"Il est moins question d'une seule organisation que d'un réseau de sociétés dont les membres s'interchangeaient — parmi les partis que j'ai côtoyé je peux citer le Parti Autoritaire, le Roi Courtois, la Légion des Français et d'autres. Toutefois, contrairement à la plupart de mes collègues, j'ai toujours considéré les Outres comme la plus dangereuse des menaces, à traiter en priorité... Comme je l'ai toujours recommandé, un bon immigré est exclu, un bon homosexuel est en prison, un bon étudiant de gauche est à l'étouffoir, et un bon Outre est au cimetière" fit-elle avant de lâcher un petit rire grave et plein d'auto-satisfaction.

"Ai-je répondu à votre question, cher ami ?" acheva-t-elle avec un sourire étonnamment doux — l'aisance qu'elle avait à prononcer de telles aversions invitait à penser qu'elle avait nagé en leur sein toute sa vie, et qu'elle n'en saisissait plus l'aspect sauvage.
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MessageSujet: Re: L'heure du thé (et de deux lettres en plus)   Lun 3 Aoû - 15:04

Malgré des débuts difficiles, Olivia espérait que cette rencontre leur fasse du bien à tous. Elle avait noté l'effort de son beau-frère, et elle l'appréciait à sa juste valeur. Elle connaissait bien Juan (après tout, ils avaient quasiment été élevés ensemble), et savait qu'au fond, il n'était pas un mauvais bougre. Et surtout, elle savait qu'il tenait à son neveu et filleul. Elle espérait donc que ce lien saurait se montrer plus fort que la rancune qu'il pouvait éprouver à l'égard d'Esteban. Mais la fierté des hommes Luz-Descalzo n'était plus à prouver, et Olivia savait aussi que mettre les différences de côté pourrait être long, voire impossible... Mais au vu des réactions dont elle venait d'être témoin, elle avait bon espoir.

Le faux sourire de son fils ne la trompa pas. Elle le connaissait par cœur -elle aimait penser qu'elle le connaissait mieux que lui-même- et savait bien qu'il n'était pas aussi détendu qu'il aurait aimé le faire croire. Le fait étant qu'en prime, il ne paraissait pas aussi à l'aise qu'il l'aurait aimé. Mais Olivia n'était pas inquiète. Aussi étrange que cela puisse être, elle prenait cette réunion avec une sérénité qu'elle n'avait pas toujours possédée. Après tout, Juan avait accepté la présence d'Esteban, et ce dernier se montrait aussi poli, courtois et à sa place qu'on lui demandait de l'être. Tout se passait exactement comme elle l'avait prévu, non ?

Elle serra à nouveau l'épaule de son fils avec un sourire calme et tranquille, des étincelles d'amour brillant dans ses yeux noirs. 'Tout va bien se passer', voilà le message qu'elle voulait transmettre à son enfant. Parce qu'elle en était convaincue. Si elle avait eu vent des plans d'Esteban, peut-être comprendrait-elle mieux à quel point elle pouvait avoir tort...

La riche héritière n'eut cependant pas le temps de s'appesantir plus sur la question, car Juan avait repris les rennes de la discussion en leur proposant quelque chose à boire. Olivia avait été élevée selon des règles très strictes : les alcools forts étaient réservés aux négociations ; une bonne bouteille de vin se devait d'accompagner chaque plat apporté à table ; et le champagne célébrait une affaire rondement menée. S'il était clair que Juan et Sophia entraient dans une discussion qui correspondait aux critères, Olivia ne se reconnaissait pas dans sa propre liste. Elle n'avait en effet été qu'un intermédiaire, dont le rôle était à présent terminé. Sa présence n'était dûe qu'à la courtoisie de son beau-frère, qui aurait pu les renvoyer, Esteban et elle, si tôt leur part du marché accomplie. Après tout, leur implication au sein du TPH n'était que fantômatique, et si Olivia ne rechignait pas sur les sommes qu'elle allouait à la cause, elle n'avait jamais cherché à s'approcher plus des sous-sols qui lui faisaient froid dans le dos. Elle en savait bien assez comme ça.

Ne souhaitant cependant pas dénigrer l'offre généreuse de son hôte (bien qu'elle savait parfaitement que Juan devait s'attendre à cette réponse de sa part), Olivia pencha légèrement la tête sur le côté pour décliner avec un léger sourire.


« Je me contenterai d'un thé, si cela ne t'ennuie pas. Esteban fera de même. »

Si la première phrase avait été énoncée avec l'amabilité élégante qui la caractérisait, la seconde dénotait un mécontentement évident et un avertissement sévère à l'égard de son fils. Depuis le fiasco de Las Vegas, Olivia avait énormément resserré la vis concernant l'alcool. Si auparavant elle avait pu laisser Esteban (en tant qu'homme amené à persévérer dans les affaires de la famille) prendre ce genre de verre dans des situations bien précises (où elle avait l’œil sur lui et qu'il ne risquait pas de faire la Une des journaux), il en était maintenant hors de question. La brune coupait donc l'herbe sous le pied de son enfant concernant l'alcool chaque fois que l'occasion se présentait et ne se privait pas vraiment de faire part de son agacement concernant toute cette affaire.

Une fois que chacun eut obtenu la boisson qu'ils avaient (plus ou moins) choisie, le véritable entretien commença. Sa tasse de thé (à température parfaite, on s'en doutait) à la main, Olivia tourna légèrement la tête pour pouvoir observer la discussion. A partir de maintenant, ni elle ni son fils n'auraient leur mot à dire à moins d'y être invités. Les négociations qui allaient commencer ne les concernaient plus, du moins pas directement. Ne leur restait donc qu'à examiner la situation et à tendre l'oreille. Quand Sophia annonça le début de son discours, Olivia prit une gorgée de son thé. Cela promettait d'être intéressant.

La mexicaine s'étonna elle-même d'être autant prise par le discours de la française. Elle aurait pu s'y attendre, car après tout, tout le monde n'est pas capable de passionner un auditoire, et lorsqu'il s'agit de jeunes adultes plus ou moins intéressés il faut plus qu'un don naturel pour le phrasé. Mais ayant vécu quarante-trois ans entourée de très bons parleurs, et ayant également un certain don pour s'exprimer, elle pensait qu'elle en avait 'assez entendu' pour être immunisée, en quelque sorte. Cette femme lui prouvait qu'elle n'était pas au sommet de son art. Pourtant, connaissant la bavarde Luz-Descalzo, c'était étrange.

Il y avait également quelque chose qui la mettait mal à l'aise, dans son discours. Olivia avait l'impression que Sophia plaçait les immigrants, le multiculturalisme et les Outres sur le même plan. Cela lui était dérangeant, et il était inutile de se demander pourquoi. Le hochement de tête qu'elle adressa à la professeure tenait plus de l'automatisme qu'autre chose, et elle prit une nouvelle gorgée de thé pour se redonner contenance, et se détendit légèrement quand la conversation repartit sur la France. Inconsciemment, elle jeta un regard en biais à son beau-frère, mais elle doutait de pouvoir lire quoi que ce soit dans le regard sombre et scrutateur de l'homme fixé sur son interlocutrice. Juan était en mode « chef d'entreprise recruteur », ce qui était tout à son honneur... mais elle serait bien incapable de dire ce qu'il pouvait penser dans ces moments-là.

Le regard noir de la mexicaine se tourna ensuite vers son fils. Elle le sentait mal à l'aise également, mais il avait tant de raisons de l'être qu'elle ne pouvait pas vraiment savoir s'il ressentait la même chose qu'elle. Dans le doute -et surtout parce qu'elle avait envie de le rassurer quoi qu'il puisse penser-, elle posa une main apaisante sur son avant-bras. Ou était-ce elle-même qu'elle souhaitait rassurer ?

Un nouveau hochement de tête. C'était très clair. La main d'Olivia sur le bras de son fils rejoignit la seconde sur sa tasse. Imperceptiblement, elle sembla se détendre. Cette partie de la conversation lui convenait mieux. Bien mieux. Les mouvements d'ultra-droite et la loyauté étaient des choses qu'elle connaissait et qu'elle approuvait (tout en tentant d'ignorer au mieux les entorses qu'elle pouvait y avoir faites... mais au fond, ce n'était qu'une extrême loyauté à un autre... Non, il était temps d'arrêter de penser.), ce qu'elle matérialisa une fois encore par un mouvement de la tête, plus destiné à se convaincre elle-même que la femme qui parlait depuis tout à l'heure. Une autre gorgée de thé finirait sûrement de calmer ses nerfs qui s'échauffaient sans qu'elle ne se résigne à comprendre pourquoi. Il était tellement plus simple de garder la tête dans le sable...

La dernière phrase du discours de Sophia manqua de la faire avaler de travers, ce qui n'aurait absolument pas été convenable. Heureusement cela n'arrivera pas, car la situation aurait été encore plus incommodante. Le mal-être que la brune à la peau hâlée avait ressenti un peu plus tôt refit surface et, en réponse au rire de la professeure, n'offrit qu'un léger sourire, un peu tendu, bien que l'attention de Madame de Cléophase était fixée sur Juan, ce qui l'arrangeait. De nouveau dan sa tasse de porcelaine fine, les lèvres d'Olivia se pincèrent. Elle était pourtant d'accord avec tout ce qu'elle avait entendu... ou presque. L'idée qu'on compare son statut d'immigrante avec celui de ses abominations du Mal l'irritait grandement. D'un autre côté, devait-elle vraiment considérée comme une immigrante ? Non, certainement pas. Elle ne faisait pas partie de ceux qui tiraient le pays vers le bas, bien au contraire ! Elle apportait aux Etats-Unis sa fortune et son prestige, ce que sa famille faisait depuis des générations, et ce que son fils continuerait à faire, assurément.

Rassurée, Olivia déposa élégamment sa tasse encore à moitié pleine sur la table basse et tourna le regard vers Esteban pour lui faire un sourire qui se voulait à la fois rassurant quant aux questions intérieures qu'il pourrait se poser, mais également plein de cette auto-suffisance qui disait « Tu vois, je ne suis pas la seule à le dire ! », en écho aux paroles de l'historienne. Bien qu'Olivia n'irait pas jusqu'à réclamer la prison pour les homosexuels, simplement les mettre à l'écart afin qu'ils ne pervertissent pas les autres jeunes femmes et jeunes hommes qui pourraient se laisser embobiner...comme son fils, par exemple.

Oh, mais il avait une petite-amie, maintenant. Karl ne pourrait pas grand chose contre ça. Et, chassant la pointe d'embarras qu'une telle pensée lui provoquait -il fallait quand même avouer que ce jeune adulte était celui qui avait convaincu Esteban de dénoncer les ignominies de Darian- Olivia reprit sa tasse avec un sourire et tourna la tête vers Juan, attendant qu'il donne son opinion. Madame de Cléophase avait-elle réussi son entretien ?

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MessageSujet: Re: L'heure du thé (et de deux lettres en plus)   Lun 19 Oct - 13:38

Esteban apprécia de savoir les présentations terminées car il pouvait enfin s'asseoir et, surtout, passer à l'arrière-plan de la discussion. La situation entre Juan et lui était si délicate qu'il préférait de loin partager l'importance du décor plutôt que de rester sous le feu des projecteurs. Qui plus est, il n'était vraiment pas enthousiaste à l'idée de tirer les choses au clair avec Juan sous les yeux d'une étrangère face à laquelle ils étaient censés garder leur vernis intact. Il n'y étaient d'ailleurs pas entièrement arrivés : par le biais des fines fissures qui y étaient apparues lors du duel silencieux qui l'avait opposé à son oncle, Madame de Cléophase en avait vu suffisamment.

L'industriel proposa à boire et Esteban s'apprêta à refuser : bien qu'il ait récemment été poussé au vice, le jeune homme avait toujours accordé une importance majeure aux lois (ou du moins à celle que sa famille jugeait important de respecter, puisqu'elle passait au dessus de bien des autres). Esteban n'avait pas encore vingt et un an, ce qui signifiait qu'il n'avait pas le droit de consommer de l'alcool. Sa première fois avait été lorsque sa petite amie l'avait convaincu d'essayer, quelques semaines auparavant. Résultat, ils avaient passé un week-end prolongé à Las Vegas après avoir emprunté le jet privé de Juan et ils n'avaient plus compté les verres, car cela avait été comme si ce séjour s'était déroulé hors du temps et de l'espace... Plus rien n'avait vraiment eu d'importance si ce n'est leur plaisir et leur amusement. Le souci était que les paparazzis n'avaient pas joué le jeu de leur inconséquence et avaient quant à eux pris des clichés parfaitement compromettants  : Olivia s'en souvenait encore. Ce qu'elle ne savait pas, cependant, c'était qu'Esteban ne se serait jamais adonné à de tels excès et n'aurait jamais brisé les règles qu'il s'imposait fièrement si il ne s'était pas su malade. C'était d'ailleurs ainsi qu'Erin l'avait convaincu : il ne verrait jamais ses vingt-et-un ans. La maladie l'emporterait avant. N'était-ce pas maintenant qu'il aurait dû profiter de la vie, tant qu'il le pouvait encore ?

Peu importait qu'il lui manquât des informations. Esteban fut estomaqué par la réaction de sa mère qui lui avait littéralement volé son libre arbitre et à son goût, la dignité qu'il avait fait de son mieux pour garder malgré les circonstances difficiles qu'il vivait ces derniers temps. Il n'en revenait pas qu'elle pense qu'il serait capable de vouloir réitérer ces excès exceptionnels dans ces circonstances ! En réunion mondaine ! Face à Sophia de Cléophase ?! Et surtout, il n'en revenait pas qu'elle se permette de le mettre dans cette position où il aurait dû s'avouer dominé comme un enfant de deux fois moins son âge, incapable de prendre des décisions raisonnables pour lui-même ni de faire preuve de l'autonomie qu'on attendait de la part de l'héritier d'une grande famille qui venait d'atteindre sa majorité civile. Qu'il se plaigne n'aurait pas sauvé sa réputation : il n'aurait réussi qu'à se donner l'air capricieux et à rendre l'échange chaotique et disgracieux, certainement désagréable aux oreilles de Madame de Cléophase qui n'était pas ici pour assister à un quelconque Vaudeville. Par chance, Juan vola à sa rescousse en posant un regard perçant sur Olivia, qui connaissait très bien cette expression puisqu'il la lui lançait chaque fois qu'elle couvait un peu trop son enfant. Très souvent, donc.

"Olivia, ton fils est suffisamment grand pour s'exprimer tout seul."

Les lèvres pincées et l'air outré du jeune homme disparurent bien vite, remplacés par une expression des plus distinguées, et par un sourire agréable. Le dos droit, il fit de son mieux pour attraper l'opportunité au vol que son oncle lui donnait de faire meilleure figure. Il savait que Juan ne le faisait pas pour lui mais pour le paraître de la famille qui souffrait chaque fois que son principal successeur perdait pied, ce qui était arrivé déjà bien trop souvent au goût de tous, que cela soit de sa faute ou non. Ce qui l'agaçait... C'était qu'il avait effectivement compté demander un thé.

"A vrai dire j'aurais plus penché pour un café... Aurais-tu encore un peu du Kopi Luwak que tu as commandé il y a quelques mois ? Il était véritablement exquis... Mais du thé sera très bien si cela t'embête trop."

Juan commandait souvent ce café pour Esteban lorsqu'il habitait chez lui à Bâton-Rouge. Il savait qu'il en avait acheté pour sa demeure de  la Nouvelle-Orléans dans le cas où le jeune homme passerait le voir. C'était avant qu'il soit au courant pour ses projets de procès... La façon dont ce café aussi rare que cher était produit était certes relativement peu ragoûtante, mais son goût délicieusement caramélisé faisait oublier à Esteban les aléas du procédé de fabrication chaque fois qu'il plongeait les lèvres dans la tasse.

Juan accepta sans détours la demande d'Esteban, qu'il laissait de toute façon aux domestiques le soin de combler. Il préférait que son neveu se montre un tant soi peu exigeant plutôt qu'il laisse entendre le contraire. Vint ensuite le tour de Sophia qui fut la première à accepter une boisson alcoolisée, à la satisfaction de Juan qui sortit la fameuse bouteille de bourbon et en versa deux verres : un pour son invitée, l'autre pour lui. Les boissons des deux autres Luz-Descalzo furent prestement amenées, et enfin le temps des négociations fut ouvert, ainsi que le laissa entendre Juan, dont le comportement à l'égard de la professeure venait nettement de changer.

Sophia répondit au regard inquisiteur avec une gestuelle confiante, presque osée, dont on ne put pas immédiatement savoir si elle plaisait ou non au recruteur, qui faisait évidemment son travail et n'avait aucune intention de laisser à Sophia des prises qui lui auraient permis de comprendre ce qu'il pensait et de le manipuler. L'atmosphère s'alourdit considérablement et on eut bientôt l'impression qu'un voile épais s'était dressé entre les deux duellistes et leurs spectateurs aux tasses. D'ailleurs, Esteban, rendu mal à l'aise par cet affrontement silencieux, en vint à boire la moitié du breuvage avant de s'en être rendu compte ou même d'en avoir profité. Au temps pour l'excellent café, gâché dans un gosier déconcentré. Enfin, Juan posa une question. Le neveu se retint de soupirer de soulagement : il n'en pouvait plus de retenir sa respiration. Il se concentra enfin sur Sophia qui prouvant son excellence en la matière démarra un exposé historique complet.

Juan lui accorda le point qu'elle tentait de faire, quoiqu'avec une légère retenue. La famille Luz-Descalzo, éminente figure de la scène politique étasunienne sur des générations, n'avait pas attendu l'apparition des outres pour faire connaître ses valeurs catholiques conservatrices qui avaient été l'un des fils rouges de ses divers programmes. Leurs arrières grand-pères s'étaient battus pour que l'assimilation des fameux points cités ne se fasse pas aussi bien que Sophia semblait le dire, et leur influence n'avait pas été négligeable même si, lorsque les outres étaient apparus, leurs priorités avaient changées. Bien sûr, Sophia prenait des risques en citant les "problèmes" d'immigration et de multiculturalisme dont les Luz-Descalzo étaient très largement issus même si cela ne se voyait plus au visage ni à l'accent de la plupart d'entre eux, dont le sang s'était mêlé à celui des blancs américains depuis maintenant très longtemps. La Famille avait toujours eu un rapport extrêmement délicat, pour ne pas dire ambigu, avec les phénomènes racistes typiques du continent nord américain. Le statut social de ses membres l'immunisait contre cette oppression, et la ligne était évidemment dans leurs programmes puisque cohérente avec les demandes de leurs électeurs type, mais nombre de leurs détracteurs criaient encore maintenant qu'il s'agissait de l'hôpital se foutant de la charité. Leurs récurrents mariages avec la très mexicaine famille Selva Moreno renouvelait la légitimité de leur nom de famille comme on aurait cousu de nouvelles pièces sur un patchwork vieillissant pour lui redonner son aspect d'antan. Olivia et Esteban en étaient la preuve vivante.

Esteban capta le regard que sa mère lui lançait. Il aurait très sincèrement préféré détourner le sien l'air pincé, pour lui faire comprendre qu'il lui en voulait encore pour ce qu'elle avait tenté de faire plus tôt, mais ce qu'il venait d'entendre lui avait un peu noué la gorge, et il imaginait qu'Olivia devait être au moins aussi mal à l'aise que lui. Il lui retourna donc son expression et la laissa poser sa main où elle le voulait bien sans succomber à la tentation de retirer son bras en guise de vengeance vicieuse. Cela dit il cligna rapidement des yeux et se concentra sur l'entretien plutôt que d'échanger avec elle aussi longtemps qu'il ne l'aurait fait dans des circonstances normales.

Il parvint à garder l'air parfaitement neutre, comme on l'attendait de lui, jusqu'à ce que Sophia termine son discours sur des déclarations pour le moins extrêmes. Il était d'accord avec la plupart des choses qu'elle avait dites, mais devait s'avouer choqué par certaines de ses opinions. Il avait notamment pensé à Karl, son meilleur ami, dès lors qu'elle avait donné son avis sur ce qu'il aurait fallu faire des homosexuels. C'était un pécheur et Esteban était triste pour lui autant qu'il n'approuvait pas la façon dont le jeune homme assumait ses préférences blasphématoires, se réservant ainsi un aller-direct en Enfer, mais au-delà de ça, Karl était l'une des meilleures personnes qui lui était donné de connaître. Il paierait bien suffisamment cher ses erreurs dans l'après-vie... Alors le mettre en prison ? Mon dieu non ! Quelle horreur. Le jeune homme ne méritait pas une chose pareille. Le pire, c'est que Karl partageait le même cours d'histoire qu'Esteban (autrement dit, Sophia était aussi son professeur). Que se passerait-il si elle apprenait qu'il faisait partie de cette catégorie de gens qu'elle aurait voulu pouvoir enfermer ? Qu'Olivia se permette d'utiliser les affirmations confiantes de leur invitée comme un outil pour discréditer Karl lorsqu'il y avait tant de violence implicite à ces propos le mit hors de ses gonds. Il lui jeta un regard méchant, pour ne pas dire glacial. Il savait parfaitement ce que signifiait cet air victorieux qu'elle arborait, et il désapprouvait totalement. Avait-elle seulement imaginé ce à quoi elle se permettait de sourire ?

A côté, Juan avait écouté Madame de Cléophase sans perdre une goutte de ses explications. En savait-il maintenant plus sur elle qu'au préalable ? Avait-il apprécié sa prestation ? Autant de questions qui ne seraient pas répondues tout de suite puisque l'industriel exigeant n'était pas arrivé au bout de l'interrogatoire auquel il avait prévu de soumettre sa candidate.

"Très bien. Néanmoins il y a encore deux ou trois points sur lesquels vous pourriez assouvir ma curiosité... Je crois donc comprendre que vos motivations à nous rejoindre sont directement liées à l'éducation politique que vous avez reçue plus jeune. Gardez vous des contacts avec certains des membres de votre réseau ? Si nos collègues européens ne parviennent pas à agir autant qu'ils le souhaiteraient ou devraient le souhaiter, il n'est évidemment pas exclu que nous puissions leur porter main forte dans un avenir hypothétique..."

Étendre l'influence du TPH à l'internationale dans les années futures ? Pourquoi pas. Juan en avait déjà parlé à certains autres chefs de branche. Faire miroiter d'avance aux yeux de Sophia une éventuelle promotion où elle pourrait être responsable des rapports diplomatiques qu'ils entretiendraient avec leurs homologues français ? Une opportunité évidente de lui faire comprendre ce qu'elle pourrait obtenir à condition de fournir des résultats satisfaisants.

"Y a t-il autre chose ? Une autre raison, éventuellement plus personnelle, qui vous pousse à prendre le risque de travailler pour nous ? Car j'imagine que vous devez savoir que ça ne sera jamais sans risques."
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L'heure du thé (et de deux lettres en plus)

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