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 Et au soldat sur la lointaine frontière...

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MessageSujet: Et au soldat sur la lointaine frontière...   Dim 20 Juil - 21:43

Il faisait nuit, comme de juste. Il faisait toujours nuit. Toujours, toujours les ténèbres. Rafaël avait fini par ne plus les voir, et la clarté jaune des lampadaires était son jour, le pâle astre argenté qui le fixait de sa vieille face ravagée était son soleil. L'ombre, bleutée, translucide sous ses yeux de vampire se diluait dans la lumière, s'effaçait totalement. S'il existait autre chose que cette atmosphère vibrante de lueurs aveuglantes et d'obscurité profonde, il l'avait oublié, et de toute manière s'en foutait bien.

D'humeur maussade, les pérégrinations nocturnes de Rafaël avaient fini par le mener dans ce qui devait être le quartier le plus moche de la ville. Des quais sales, léchés sans cesse par les flots gras d'une mer malsaine à force d'être tiédie par la pisse des ivrognes du coin et par tous les rejets délétères qu'une agglomération comme la Nouvelle Orléans devait en produire. Quelques cadavres chaussés au béton devaient nourrir les homards et participer à l'empoisonnement massif de la rade encombrée de gros bateaux crasseux dont les lumières clignotaient dans la nuit. Au fil des docks bétonnés, parsemés de containers empilés comme des cubes, hérissés de grues immobiles et de bâtiments laids comme un derrière d'autobus, Rafaël retrouvait étrangement de vagues relents de son pays natal, le froid en moins. Dans l'obscurité, il faisait encore chaud et moite, et le vent marin arrivait à peine à dissiper l'atmosphère lourde qui pesait sur la ville.

Grommelant quelque chose d'indistinct, Rafaël baissa de nouveau les yeux sur ses pieds traînant sur le bitume. Il n'avait rien eu d'autre à faire cette nuit là que de marcher, et comme toujours l'ennui lui tapait sur les nerfs. Quelques rares passants allaient comme des ombres indistinctes, passant dans le halo des rares réverbères. Comme toute zone industrielle à la nuit tombée, le bas peuple laborieux des dockers et des marins se voyait remplacé par une populace hétéroclite composée de tous ceux qui n'avaient rien de mieux à foutre de leur vie que d'aller traîner dans ces lieux peu recommandables.

Comme souvent lorsqu'il était désoeuvré, il était d'humeur à chasser. Chaque fois qu'il croisait un humain, son regard sombre, vif comme celui d'une bête aux aguets se posait sur lui, le suivait un instant, avant de bondir sur un autre, et de fil en aiguille en venir à imaginer qu'il pouvait suivre n'importe qui, jusqu'à un endroit discret, traquer, pister comme un chien l'odeur du sang et finir par tuer, encore et encore, juste pour la jouissance magnifique du sang brûlant qui se tarissait dans la mort... Il se secoua. Sa course avait dévié sur les traces d'une jeune femme en tenue légère. Son parfum lui parvenait encore, mélange de sang métisse et de peau moite, et des relents artificiels d'alcool et de machins synthétiques que les filles se collaient systématiquement sur le corps. Il ralentit le pas, essayant d'oublier le murmure indidieux de son esprit qui lui susurrait à quel point il serait plaisant de tout prendre, tout boire, jusqu'à la dernière goutte, de courir, chasser, tuer, tuer, rien que tuer...

Encore une fois, il se secoua, se redressa, respira à pleins poumons le festival de relents mêlés dégagés par les gens qui l'entouraient. Gaz d'échappements, sueur, relents animaux, bitume encore chaud de la journée, effluves de poubelles et de tripes de poissons, de tabac... Il respira à plein poumons l'odeur de sa cigarette, garda la fumée dans sa bouche et sa gorge le plus longtemps possible avant de cracher un petit nuage vite dilué dans l'air mouvant. Il s'était arrêté, s'appuyant contre un mur pour reprendre ses esprits. Dieu qu'il détestait ça. Cette frustration intense qui lui rongeait le ventre et les muscles depuis des années, qui faisait courir des pointillés ardents dans sa moelle épinière, qui lui rendait les crocs presque douloureux à force de vouloir mordre le vide... C'était à devenir fou. Cinglé, il l'était déjà pas mal, alors il savait très bien que tout ce bordel aurait vite raison de lui.

Un imbécile quelconque s'enquit de son état, et Rafaël l'envoya promener d'un grognement sourd. Le bonhomme devait être ivre, sous l'emprise de substances illicites, très courageux ou parfaitement inconscient, ou un mélange subtil des quatre, car il s'entêta encore et s'enhardit jusqu'à lui proposer quelque mauvaise came "pour faire passer tout ça". Le fait qu'il s'adressât à un vampire en manque de sang plutôt qu'à un humain en manque de n'importe quoi ne sembla pas lui effleurer l'esprit.
Se redressant, Rafaël se retint de lui dépecer le visage à coups de dents et lui renvoya à la face une bordée d'injures qui mêlait habilement toute la rigueur soviétique dont il était capable et n'était pas sans rappeler les plus grandes heures d'un certain moustachu à casquette, et toute sa hargne bordélique, brûlante de frustration, qui lui faisait s'emmêler les pinceaux linguistiques. En découla un affreux mélange anglo-soviétique à faire se retourner dans leurs tombes toute une génération de grammairiens. Et histoire de bien se faire comprendre, Rafaël éjecta son mégot encore fumant juste entre les deux yeux de l'importun qui sembla enfin saisir le fond de la chose et s'enfuit en glapissant dans la nuit.

C'est en s'adossant au mur pour allumer une autre cigarette que le vampire tomba face à face avec une silhouette immobile qui l'observait.

-Bordel, c'est la soirée des emmerdeurs ou quoi?

Il allait vitupérer de nouveau contre ce vaste complot qui semblait destiné à lui broyer les roustons quand un souvenir très ancien remonta à la surface. Ces yeux gris et mornes qui le fixaient, il les connaissait. Pour une fois, les mots lui manquèrent, et les injures restèrent coincés dans sa gorge alors qu'il peinait à admettre que c'était "lui". Quelque chose refusait encore d'y croire : c'en était un autre, forcément, le destin ne pouvait pas être salaud au point de le remettre sur sa route... Et pourtant. La lueur des lampadaires révélait les contours de sa face raide taillée à coups de serpe, à peine entamée par quelques rides qui, comme le reste de sa personne, semblaient avoir été tracées à la règle d'architecte. Et puis il y avait ses yeux, surtout, qui le fixaient exactement comme ils l'avaient fait autrefois, ces yeux qu'il aurait reconnus entre mille.

-C'est pas vrai putain, marmonna-il dans langue maternelle. ça peut pas être toi, c'est pas vrai!

C'était forcément une mauvaise blague, une hallucination, n'importe quoi d'autre. Il s'étonna soudain de l'acuité, de la précision avec laquelle il se souvenait encore de la sensation glaçante du canon de l'arme encore brûlante dans son cou. Il se souvenait que l'arme venait de servir, il en avait même gardé la marque, comme un fer rouge. C'était aussi pour ça qu'il n'avait pas oublié, parce qu'il fallait bien que sa mémoire conserve quelque chose de cet enfer, parce que ce type avait alors personnifié en un instant tout ce qu'il avait haï, y compris lui-même. Il s'était vu, il avait vu son propre reflet déformé dans cet officier raide comme la justice, vivante incarnation du rouleau-compresseur qui talonnait les soldats au combat et rendait la mort aux mains des allemands infiniment plus douce que celle qui les attendait s'ils faisaient mine de flancher. Qu'avait-il à reprocher à ce type? Il avait fait la même chose aux siens. Ils étaient aussi coupables l'un que l'autre, sauf que Rafaël s'était soudain retrouvé du mauvais côté de l'arme.
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MessageSujet: Re: Et au soldat sur la lointaine frontière...   Dim 27 Juil - 16:23

Nuit noire pour nuit blanche.
Le mystère des expressions populaires, expressions protocolaires, expression consacrées. Il y aurait là de quoi faire réfléchir pour au moins un bon quart d'heure stérile. Spécialiste ou chômeur de longue durée. Spécialiste au chômage, sûrement débordé par son incroyable masse d'ennui.

Par une de ces nuits blanches en pleine obscurité que ne dispersaient plus que des lumières blafardes et agressives des néons citadins couplés aux briquets et aux extrémités incandescentes des cigarettes, l'Ankou et son ineffable patron, Vlad errait nonchalamment dans les rues de la Nouvelle-Orléans. Loin des phares dans la nuit du tapage criard bourgissime et de la prostitution de luxe, physique concrète ou pire encore sociale et culturelle. Loin de ces pontes condescendants financiers, boursicoteurs avaleurs, rentiers de bidet, comédiens de tapin. A distance hygiénique de ces mécènes de la Culture hégémonique, qui vous abreuvaient de philanthropie marketing, avec de grands slogans humanitarisants. "Des produits faits pour des enfants, par des enfants !". Et avec le sourire, je vous prie, vantant le sacrifice de chacun pour un tout altruiste, celui des pauvres, surtout, mais aussi le leur, évidemment, entre le champagne et le martini, des attachés-case de presse à leur bras. Les mâles agitaient leurs dents détartrées de tout ce gras de canard luxueux pour parler d'égalité hommes-femmes au cœur de leurs nouvelles campagnes-présentabilité, au détour d'un clin d’œil bienveillant aux "journalistes" féminins amassées autour de leur nœud-pap'. Les femelles dans leurs grandes robes décadentes, s'ouvrant aux quatre vents du haut en bas, des fortunes pour vingt centimètres carré de tissus, refaites en intégralité, maquillées comme un détournement de fond, agitaient de grands bras alarmés par le cours alarmant de la prostitution qui instrumentalise les pauvres femmes fragiles. Sans oublier de couvrir d'un regard décidé le célibataire fortuné de l'assistance, leur plan épargne, leur future carrière.

Quitte à s'exposer à l'omniprésente ordure, quittons le citadin pour l'urbain. Là où la crasse et la saleté ne mentaient pas.
"Car la terre ne ment pas".
En fait de terre du béton et du ciment. Mais en effet, les docks à l'inverse du reste, ne mentaient pas. Ils n'en avaient pas les moyens. La lourdeur assumée de son air avait quelque-chose de rafraîchissant. La laideur fade de ses façades,  face à l'abomination fardée des grands quartiers que l'on se devait de fréquenter, devenait réconfortante.
La population en était un miroir bien plus attrayant. Les voyous contre les menteurs, les détrousseurs contre les affameurs, les meurtriers pommés contre les traîtres. Et partout des drogués, des plaies purulentes de l'Humanité crachée, mal digérée, vomie sur tous les murs, qu'ils soient de béton, de plâtre, de pierre, de verre, couverts de graffitis ou de grandes tentures.
Sur les docks, Vlad venait se ressourcer, s'emplir les poumons de ce délicieux air vicié de gaz d'échappement, de poissons crevés et de sueur, laborieuse comme coupable. Au rythme de sa démarche, les mains dans les poches, une cigarette vissée à la bouche, se consumant lentement dans les poumons du vieux métamorphe, celui-ci captait des bribes  de conversations incomplètes et dénuées d'intérêt de quelques badauds eux-mêmes de sortie. C'était à peine s'il avait noté ce vieil acariâtre beuglant sur un junkie et lui envoyant un mégot entre les yeux. Pourtant quelques mots issus de ses terres d'antan auraient dû lui piquer les flancs. Mais non.
En revanche, l'invective du même personnage lorsqu'ils se retrouvèrent nez à nez en eût le mérite. Son visage interloqué s'étranglant de surprise et cette phrase soufflée presque dans un râle, cette stupéfaction incrédule. En russe.
L'honnêteté indignée de cette rencontre semblait irréelle. Cet homme sans nul doute avait déjà rencontré Vlad.
Il DEVAIT être présent dans sa mémoire. L'espace d'un instant, le visage figé dans cette même surprise, Vissarionovich fouilla dans les tréfonds de son esprit. Ce faciès. L'imaginer plus jeune ? A l'odeur, un vampire. Donc il n'avait peut-être pas évolué au fil des ans, si leur rencontre s'avérait postérieure. Ce visage buriné, cette peau grisâtre, nez, yeux, oreilles. Une odeur vague de poudre vînt cueillir ses narines, quelques bruits mats indistincts résonnèrent à ses oreilles.
Sans la moindre certitude. La seule étant que lui aussi connaissait ce soudain contempteur, à en juger par le ton.


-Tu m'es vaguement familier, t'aurais-je déjà menacé ?

La langue de Pouchkine claqua une fois de plus dans l'air. Presque involontairement.
L'inconscient pavlovien, cette madeleine, de la poudre constituait un indicateur sûr. Mais au delà de ça... Vlad avait déjà assassiné et vu exécuter tellement de gens...
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MessageSujet: Re: Et au soldat sur la lointaine frontière...   Jeu 31 Juil - 7:31

Rafaël se hérissa d'autant plus de rage contenue lorsque l'homme le regarda avec cette exacte expression d'étonnement glacial qu'ont toutes les bonnes gens qui se font ainsi alpaguer par un clodo. A ceci près qu'il y avait dans ce regard-là, dans cette attitude là une raideur digne et implacable qui lui rappelait ô combien d'officiers, de généraux... Rouge, cette Russie-là? Non, aux yeux de Rafaël elle n'avait été que grise, toujours grise comme un fer d'usine qui s'abat sans cesse quoi qu'il y ait en-dessous.

Quoi qu'il en fut, il ne se souvenait pas de lui. Comment l'aurait-il pu? Il ne préférait même pas savoir combien de malheureux n'avaient pas eu la force, comme lui, de se relever pour repartir au front, et combien d'autres avaient été l'objet de ses sales besognes. Imaginer que le seul crime imputable au camarade en face de lui était celui d'avoir servi de "remontant" aux troupes russes de Stalingrad était fort naïf en plus d'être parfaitement faux. La simple idée qu'il aurait pu le descendre, comme ça, d'un coup, et que cela ne l'empêche pas une seconde de dormir était certes terrifiante, mais qui plus était rappelait au vieux soldat à quel point il avait été insignifiant, comme tous les autres, et à quel point, pour tout dire, sa propre vie n'avait pas plus de valeur que, disons, une balle d'un certain calibre.

L'observer quand il était dans ces états de colère et de rancoeur profonde était toujours assez fascinant. S'il avait été un volcan, on aurait vu tous les sismographes s'agiter frénétiquement et il y avait dans ces moments là quelque chose de profondément humain dans son attitude, de physiquement humain. A le voir se tenir un peu voûté, les poings serrés, la bouche crispée dans une fine ligne aux lèvres bleuies, on imaginait son souffle se précipiter comme la pression qui augmente dans une gigantesque cocotte-minute et exhaler par ses narines la fumée de sa cigarette qui en ressortirait par de petits tourbillons vaporeux. Mais il n'y avait rien, et dans le silence pas un souffle. Il entrouvrit la bouche pour laisser quelques fumerolles de tabac s'échapper, serra un peu plus les poings et puis se tassa encore sur lui-même, au point qu'il finit par ne plus ressembler qu'à un tas de vêtements crasseux surmontés d'une tête malaimable.

-J'aurais dû m'en douter, marmonna Rafaël d'une voix qui ressemblait au feulement d'un chat en colère. Par quel putain de miracle tu pouvais te rappeler de moi hein? J'suis même pas certain que tu aies regardé ma gueule.

Un ricanement bronchitique lui escalada la trachée pour se répandre dans l'air nocturne, aussi lourdement qu'une nappe de goudron.

-En tout cas, pas avant que t'aies essayé de me descendre, salopard.

Il l'observa un instant de ses yeux grisâtres. L'idée de lui rafraîchir la mémoire à coups de pompes dans les gencives était séduisante, quelle que fut l'espèce à laquelle il appartenait.

-'tends, c'était quoi, ce que disait ce cher camarade, déjà? Ah, oui: "dans l’armée rouge, il faut bien plus de courage pour battre en retraite que pour avancer." C'est beau, hein?

Il sourit de toutes ses dents, faisant tourner entre ses doigts son mégot fumant.

-Mais de toute façon, qu'est-ce que t'en as à foutre, toi, mmh? Tu f'sais ton boulot, c'est tout. Ton putain de boulot. Bordel, comment ç'a pu être vrai... On en était à tabasser les frisés à coups de planche à clous parce qu'on était en rade de munitions, et pendant ce temps toi et tes potes vous faisiez du tir au pigeon sur nos miches, le premier qui se vautre a perdu.

Rafaël ricana de nouveau et on put sentir que la colère était montée d'un cran. Dans quelques minutes la vapeur lui sortirait des oreilles, probablement, et c'était en général à ce moment-là qu'il valait mieux mettre les voiles, parce qu'on ne pouvait jamais prévoir la manière dont il allait réagir. Au fond de lui s'affrontaient deux courants contraires, et l'un d'eux lui disait que ça serait quand même drôlement agréable de lui piétiner la face tandis que l'autre savait très bien que ça ne servirait à rien.
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